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Août 2017    [55]
L’accès à l’eau – Helvetas
Auteur : (entretien avec) Agnes Montangero

En 2015, neuf personnes sur dix avaient accès à l’eau potable dans le monde. Depuis 1990, ce sont 2,6 milliards de personnes qui ont eu accès à un approvisionnement sûr en eau, comme une pompe ou un raccordement.

Agnes Montangero
Agnes Montangero
spécialiste de l’eau chez Helvetas, nous explique ce qu’il reste à faire et pourquoi Helvetas ne se contente plus de construire des puits.
Agnes Montangero dirige depuis 2010 l’équipe de conseils «Eau et infra-structures» d’Helvetas. Elle se mobilise en outre pour le droit humain à l’eau via un travail de lobbying et d’information.
Helvetas

Madame Montangero, en tant que spécialiste de l’eau, vous voyagez souvent dans des pays où beaucoup de gens n’ont pas accès à l’eau. En Suisse, arrivez-vous encore à ouvrir le robinet sans mauvaise conscience?

Oui, sans problème (rires). Mais je sais bien que cela ne va pas de soi. Remplir un verre d’eau potable est un privilège que j’apprécie.

Si vous jugez l’accès à l’eau dans le monde, quelle note entre un et six donnez-vous?

Trois.

Donc une note insuffisante.

Oui, mais il faut souligner que d’énormes progrès ont été réalisés ces dernières années. Depuis 1990, 2,6 milliards de personnes ont obtenu un accès à l’eau et l’ONU a reconnu en 2010 que l’accès à l’eau potable et aux infrastructures sanitaires est un droit humain.

Que signifie cette notion «accès à l’eau potable»?

C’est pouvoir aller chercher à proximité une eau relativement protégée de la pollution. Un filet d’eau ne suffit pas plus qu’un puits à deux heures de marche. Dans le monde, 663 millions de personnes ne disposent toujours pas d’un tel accès à l’eau.

Avec ses objectifs du Millénaire, l’ONU voulait réduire de moitié d’ici à 2025 le nombre de personnes sans eau potable, ce qui a été fait. Qu’en pensez-vous?

C’est un succès! Mais il faut relativiser: d’énormes progrès ont été faits dans des pays comme la Chine et l’Inde, mais les objectifs n’ont pas été atteints en Afrique subsaharienne. Là, un tiers de la population n’a toujours pas accès à l’eau potable. Pour les pays les moins développés, cet objectif représentait un immense défi. Nombre d’entre eux sont des pays fragiles, frappés par des conflits – comme le Mali ou l’Afghanistan. A cela s’ajoute la forte croissance démographique. Helvetas veut améliorer la situation dans ces pays.

Pour Helvetas, l’accès à l’eau potable ne veut pas pour autant dire boire une eau propre. Que signifie cette critique à l’égard de l’ONU?

L’eau initialement potable peut être polluée à la source mais aussi, jusqu’à ce qu’elle soit bue, par des mains sales ou des germes dans les récipients ouverts ou le stockage à la maison.

Les objectifs pour l’eau potable n’ont donc pas été si utiles ?

Je suis plus positive. 91% de la population ont aujourd’hui accès à un puits ou à un robinet à proximité. C’est un progrès considérable, surtout pour de nombreuses femmes et petites filles qui ne doivent plus parcourir des kilomètres pour aller chercher de l’eau. En outre, les objectifs de l’ONU ont intensifié le partage de connaissances. Au sein du réseau «Sanitation and Water for All», des ministres de l’eau et des finances du Sud discutent avec des ministres des pays donateurs pour contrer le développement inégalitaire de l’approvisionnement en eau et investir des moyens financiers dans les régions qui en ont le plus besoin. En Suisse aussi, de nouvelles plateformes renforçant la collaboration ont vu le jour, qui ont été conçues avec l’aide d’Helvetas: le «Swiss Water & Sanitation Consortium», qui réunit plusieurs œuvres d’entraide, et le «Swiss Water Partnership», qui regroupe des Hautes écoles, des ONG ainsi que des représentants des secteurs public et privé pour trouver des solutions innovantes aux problèmes de l’eau dans les pays en développement.

Helvetas construit-elle avant tout des puits?

Non, c’était le cas avant. Mais la question de la durabilité se posait: qu’advient-il des puits quand nous ne sommes plus là? Aujourd’hui, nous nous concentrons sur les conditions cadre afin que l’infrastructure perdure – qu’il s’agisse de puits, de captages de sources avec systèmes de conduites ou de réservoirs d’eau de pluie. Nous formons la population et le secteur privé local pour construire et entretenir l’infrastructure; nous veillons à ce que les pièces de remplacement soient disponibles et aidons les communes à planifier et contrôler l’infrastructure. En bref: nous aidons les acteurs locaux à construire leur alimentation en eau en tant que service durable.

Dans le développement, pourquoi ne pas viser le même objectif qu’en Suisse, soit que chaque ménage ait son propre raccordement?

L’objectif est le même! Mais nous partons souvent d’un tout autre niveau et il s’agit d’abord d’assurer un approvisionnement de base. Pas après pas, nous nous engageons pour que les communes puissent toujours mieux répondre aux besoins de la population. De plus en plus de ménages au Sud veulent un raccordement privé et sont prêts à payer pour cela. Ce n’est pas le cas où il y a des puits. Mais dans les pays où nous construisons des systèmes de distribution, comme au Népal et à Madagascar, nous installons toujours plus de raccordements dans les maisons. Les gens sont prêts à payer pour cela, et la maintenance de ces aménagements est plus performante.

La population doit donc payer pour l’eau?

Pas pour l’eau proprement dite, mais, comme en Suisse, pour le service. C’est-à-dire pour que de l’eau jaillisse de la conduite ou du puits. Essentiel pour la durabilité: l’argent permet de financer les réparations et l’entretien. Mais le prix de l’eau doit être abordable. Des solutions sont recherchées pour les plus pauvres afin d’éviter des situations difficiles.

Quel est le bilan des infrastructures sanitaires?

Plutôt mauvais. Certes, l’accès à des latrines s’est grandement amélioré ces dernières années dans certains pays, mais l’objectif de réduire de moitié le nombre de personnes sans accès à des latrines n’a pas été atteint: plus d’un tiers de la population mondiale ne dispose toujours pas de sanitaires.

Avoir de l’eau potable semble être plus existentiel que les W.-C.

L’eau potable est vitale. Mais, faute de sanitaires, les matières fécales la polluent, provoquant des maladies. C’est pourquoi nos projets d’eau potable se préoccupent toujours aussi des sanitaires.

Comment Helvetas s’engage-t-elle pour cela?

L’amélioration des infrastructures sanitaires est l’une de nos priorités. Dans les pays où nous réalisons des projets, nous travaillons avec ce qui incite les gens à construire et à utiliser une latrine. Disposer de W.-C. est presque devenu un symbole de statut social. Nous formons notamment des maçons à cette construction. Des campagnes de sensibilisation sont nécessaires.

Image Sud du Benin
Grâce à Helvetas, il y a de l’eau dans le sud du Bénin

L’ONU a adopté 17 nouveaux Objectifs de développement durable – l’Agenda 2030. Quels seront les progrès concernant l’eau?

Premièrement, l’accent est mis aussi sur la qualité de l’eau et non plus seulement sur l’accès. Deuxièmement, il s’agit de gérer les ressources globales en eau: on ne construit pas seulement un puits ou un captage de source, mais on se place dans un contexte plus large: on commence par exemple par étudier un bassin hydrographique et on détermine la quantité d’eau disponible ainsi que les besoins de la population – allant de l’eau potable à l’irrigation des champs.

Quels sont les changements planifiés par Helvetas pour l’avenir?

Les critères des nouveaux objectifs de l’ONU pour l’eau sont compatibles avec la stratégie que nous avons élaborée en 2013. Au Népal par exemple, nous travaillons depuis 15 ans d’après le principe désormais proposé de gestion des ressources en eau. Il a été mis en place car il existait des conflits entre les habitants des montagnes et ceux de la plaine qui utilisent les mêmes sources.

Que répondez-vous quand on parle de l’aide comme d’une goutte d’eau dans l’océan?

Le défi est bien sûr immense. Mais je suis convaincue que nous pouvons sensiblement améliorer l’approvisionnement en eau et en infrastructures sanitaires – notamment grâce à des innovations comme la surveillance avec le téléphone mobile: lorsqu’une installation est défectueuse, le responsable sur place envoie un message aux autorités pour réagir rapidement. Le transfert de connaissances est toujours plus important: au Népal, notre méthode pour intégrer la gestion de l’eau est reprise par le gouvernement comme directive nationale. Notre méthode est reconnue et les progrès sont ainsi perçus par un plus grand nombre de personnes.

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