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Août 2017    [54]
Et l’on inventa… l’eau liquide !
Auteur : Marc Gabriel

La tour carrée de l’imposante église, surmontée d’une sorte de petit donjon tout rond, comme planté à l’angle nord-est de la tour, résonna des coups du dételage que la vénérable cloche, bronzée de plusieurs siècles, sonnait à la volée pendant de longues minutes. Assourdis par cette sonnerie qui ne semblait jamais vouloir finir, les habitants de la GrandPlace, habitués à ce tintamarre de la mi-journée, ne notèrent pas que le son était très légèrement différent. L’aubergiste, lui, dont le restaurant se trouvait juste au-dessous, avait perçu cette infime différence. Différence qu’il mit sur le compte de la sècheresse du jour.

Mais les clients se bousculaient dans son bistrot et il n’y pensa plus. Ce jour-là, la chaleur intense invitait les convives à boire beaucoup de cette eau de source, naturellement gazeuse, qui jaillissait selon un débit régulier dans la fontaine, entourée d’un kiosque au toit rond et assez grand qui trônait au centre de la place du village.

Depuis des siècles, les habitants bénéficiaient d’un droit coutumier selon lequel ils disposaient, au gré de leur soif, de cette délicieuse eau gazeuse, célébrée pour ses vertus digestives loin à la ronde. Une usine s’était implantée et depuis le XVIIIe siècle en faisait commerce jusqu’à exporter le précieux liquide aux antipodes.

La municipalité du bourg fit vérifier la cloche et l’on constata une légère fêlure sur le bronze. Rien d’inquiétant pour le moment, mais il faudra un jour ou l’autre faire réparer ça.

Les indigènes ne détestaient pas «allonger» (on dit «couper», mais ici ça n’avait rien d’infâmant) de cette eau leurs verres de vin rouge, ce qui les changeait miraculeusement en apéritif léger et très désaltérant. De grands chefs en vantaient les mérites gastronomiques. En un mot, comme en cent, la source dite de Sainte Marguerite, assurait depuis des générations, une fragile mais durable prospérité économique aux habitants, faisant du modeste bourg le lieu où coulait la meilleure eau du monde!

Il n’en fallait pas plus pour attirer l’attention des aiglefins de la bourse, des «traders» avides accompagnant une multinationale, flanquée de redoutables requins de la finance internationale.

Bien qu’abondante, la source de Sainte Marguerite ne pouvait donner que ce qu’elle avait. Ni plus ni moins. C’est alors que l’idée d’augmenter la «rentabilité» de la source naquit dans les esprits malades des «managers» de la grande multinationale. Après tout, se dirent-ils, l’argent, comme l’eau, n’a pas d’odeur. On commença donc par exiger des autorités supranationales aussi bien que locales qu’il soit permis d’affirmer que l’origine de l’eau vendue sous le nom de Source Sainte Marguerite, ne contienne que 30% de véritable eau de la source. Les autorités cédèrent moyennant «l’achat» de quelques députés et quelques promesses d’embellissement de la façade visible de l’usine d’embouteillage… et la réparation de la fêlure de la cloche.

Puis, l’on décida que la coutume ancestrale permettant aux habitants du bourg de se servir à leur guise au kiosque ne serait plus tolérable, vis-à-vis des actionnaires. Un sévère grillage fut posé autour de la fontaine. Triste fin, l’eau vendue désormais contenait 31% de Sainte Marguerite et 69% d’eau du… robinet et de bulles artificielles.

La qualité s’en ressentait, plusieurs fameux restaurants dénoncèrent leurs liens publicitaires avec Sainte Marguerite, les ventes faiblirent, la source perdit son titre de «meilleure eau du monde» et la multinationale finit par se débarrasser à vil prix auprès d’investisseurs orientaux un peu naïfs de la célèbre source.

Quand ces investisseurs se rendirent compte de la supercherie, ils se retournèrent contre le bourg de Sainte Marguerite qui n’y pouvait pas grand chose. Les politiciens achetés quelques années plus tôt n’étaient plus en charge, les finances du bourg avaient périclité, nombre d’ouvriers de l’ancienne usine avaient été priés d’aller voir ailleurs si l’eau était meilleure et pour couronner le tout, la fameuse façade tombait en ruine, les produits de moindre qualité employés pour lui redonner une jeunesse n’avaient fait qu’accélérer son vieillissement. Quant au bronze de la cloche, il n’avait subi aucune réparation. Bref, la poudre de perlimpinpin qui voulait allonger l’eau… d’eau avait provoqué un véritable désastre!

Et la cloche, me direz-vous, pourquoi donc avait-elle commencé à se fêler alors que des gros malins de la finance lorgnaient sur sa source? Oh, c’est simple. C’était l’esprit de Sainte Marguerite! Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer, et qui échappent, même aux multinationales avides.

Ce que l’on sait, c’est que depuis cette funeste affaire, Sainte Marguerite a retrouvé ses habitants venus chercher leur eau au kiosque. Le bronze de la cloche, miraculeusement, résonne à nouveau juste. L’association des grands chefs étoilés a fini par racheter l’usine qui ne tourne plus qu’à 15% de son ancienne capacité et l’eau merveilleuse de Sainte Marguerite n’est plus disponible que dans certains restaurants… et aux habitants du bourg!

Une galéjade de Marc Gabriel

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