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Février 2017    [55]
Comment préparer l'après-collapse
Auteur : Pierre Lehmann

Remarque préliminaire - L'effondrement du système économique (soit, le collapse) pose d’abord un problème de survie et l’énergie n’en constitue probablement pas le volet principal. Mais la disparition des énergies non renouvelables sera déterminante pour la remise en question du mode de vie actuel.

Le collapse de la civilisation économico-industrielle semble programmé

«Comment pouvons-nous survivre?» est le titre d’un article de Teddy Goldsmith («How can we survive?», The Ecologist, vol 32, No 7, sept 2002). Dans cet article Teddy souligne que le système économique en voie de mondialisation cherche à résoudre les problèmes actuels – déstabilisation du climat, pollution de l’air, de l’eau et des terres, famines, épidémies, paupérisation voire clochardisation de peuples entiers, etc. – par les méthodes mêmes qui les ont provoqués.

Il s’agit donc d’une fuite en avant en accélération permanente. L’effondrement du système semble donc inévitable d’autant plus que tous les pouvoirs politiques et économiques ne voient le salut que dans la croissance des flux de matière, d’énergie et surtout d’argent, croissance qui est la raison première de nos malheurs. Teddy conclut son article comme suit: «Si nous voulons survivre beaucoup plus longtemps sur cette planète, nous devons revenir aux sociétés traditionnelles qui ont précédé le développement». Cela implique évidemment de changer notre vision du monde et de la société.

Le problème de l’énergie

En Suisse les énergies non renouvelables – pétrole, gaz naturel, charbon, nucléaire – fournissent plus de 80% (83,5% en 2004) de l’énergie finale consommée. Même avec une augmentation importante de la contribution des énergies renouvelables, il ne sera guère possible de maintenir la consommation d’énergie à plus du quart de sa valeur actuelle (voir: L’Energie au futur, ADER, Editions d’en bas, 1997). Le renoncement aux énergies non renouvelables devra intervenir bien avant l’épuisement des réserves.

On se trouvera alors devant un abîme: très peu ou plus d’avions, de camions, de voitures, de centrales thermiques au fuel, de tracteurs, etc. Par suite, fin du tourisme de masse et de la mondialisation des échanges marchands. Retour à des économies de proximité, des sociétés de subsistance.

La biosphère est un tout organique

Un tout organique n’est pas composé de parties. Dans la biosphère il n’y a ni environnement, ni ressources. Mais il y a des cycles fermés qui permettent aux êtres vivants de fonctionner tout en maintenant la stabilité de la biosphère et si possible de l’écosystème dans lequel ils se trouvent. Un écosystème est un sous-ensemble dans la biosphère, pas une partie. Les êtres vivants, dont l’homme, devraient avoir un «comportement homotélique spontané» (E. Goldsmith). Cela n’empêche pas les déplacements, voire les voyages, mais signifie que ces activités ne peuvent pas dépasser certaines limites. On retrouve la nécessaire autolimitation qui permet la survie des sociétés. Comme l’a dit Cornélius Castoriadis: «La société capitaliste court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter» (C. Castoriadis, Stopper la montée de l’insignifiance, in Le Monde Diplomatique, août 1998).

La civilisation économico-industrielle se développe donc comme un cancer sur le corps de la biosphère. Les pouvoirs en place croient apparemment que le cancer peut survivre à l’organisme qui le porte et font ce qu’ils peuvent pour accélérer son développement. Il en résulte une croissance exponentielle de la production de déchets qui transforme les écosystèmes en dépotoirs et compromet la santé de la biosphère.

Le collapse n’est pas descriptible

L’effondrement d’un système aussi compliqué, ramifié et interconnecté que 1’économie mondiale n’est pas descriptible à l’avance. Le collapse implique une multitude d’échelles de temps et d’espace ce qui le rend infiniment complexe et non modélisable. Il s’agit d’une sorte de changement de phase, par analogie avec l’apparition de cellules convectives hexagonales dans un fluide initialement homogène quand on le chauffe par en dessous.

Préparer l’après collapse

Comme il ne s’agit pas d’un événement que l’on peut décrire, il est difficile de proposer des mesures pour en atténuer les conséquences dans le cadre de la société telle qu’elle est aujourd’hui. Cette société n’y survivra pas. Il est plus que probable qu’il y aura des violences et des misères, mais il s’agit aussi d’un renouveau, d’une renaissance.

Tout ce que l’on peut faire pour anticiper l’événement reste à l’échelle locale, éventuellement régionale. Dans le domaine de l’énergie, le plus important sera sans doute de réduire notre dépendance le plus possible et d’assurer les besoins résiduels par des énergies renouvelables. Par exemple dans tout logement prévoir au moins une pièce chauffée au bois, si possible la cuisine; supprimer les utilisations calorifiques de l’électricité comme le chauffage des locaux ou des aliments; augmenter le recours à l’énergie solaire pour la production de chaleur et d’électricité. Si on tient à conserver une voiture, choisir celle qui consomme le moins et qui roule au gaz. Elles existent et le gaz naturel peut être remplacé par le biogaz pour un nombre forcément limité de véhicules. Le plus important sera probablement l'entraide dans le cadre du voisinage immédiat, du quartier, de la collectivité locale. Essayer de mettre en place des relations avec des paysans, repérer les endroits cultivables dans les alentours: on se souviendra du plan Wahlen.

En vérité, la civilisation n'a apporté qu'une seule religion, celle de l'argent.
– Alphonse Allais

Les maîtres mots dans ce contexte sont la convivialité et la modestie. Le rétablissement de ces deux vertus essentielles est d’autant plus difficile que les credo économiques stupides qui ont cours aujourd’hui –par exemple «la main invisible du marché» ou encore «l’avantage comparatif»– ont donné lieu à la pensée unique, une non pensée comme disait Castoriadis. Il en est résulté que convivialité et modestie ont été évacuées comme inutiles parce que non génératrices de profits. L’égoïsme prôné par Adam Smith comme clef de la prospérité rend le retour aux communaux problématique. Il n’y a pourtant pas d’autre choix à long terme.

Il reste à souhaiter que la raréfaction inéluctable des soi-disant ressources ne donne pas lieu à des conflits destructeurs. Le meilleur moyen pour éviter l’holocauste me semble être de démanteler progressivement les hiérarchies de pouvoir. Cela signifie pour l’essentiel d’apprendre à désobéir et à se moquer du pouvoir. On en est malheureusement assez loin.

Le collapse de la civilisation industrielle

Le collapse, ou effondrement, de civilisations ou sociétés n'est pas un phénomène nouveau. Il a eu lieu à différentes reprises au cours de l'histoire humaine. Mais la notion de collapse ne peut, à mon avis, s'appliquer qu'à des sociétés suffisamment complexes, munies de structures, de différents groupes sociaux en interaction les uns avec les autres, d'une assez grande diversité d'activités liées les unes aux autres. Il s'agit de sociétés assez grandes. Une tribu peut éventuellement disparaître suite à une catastrophe naturelle, mais elle n'est guère susceptible d'effondrement.

Le collapse a fait l'objet d'études historiques. Selon Joseph A. Tainter (The collapse of complex societies, Cambridge University Press, 1988), le collapse est fondamentalement la perte soudaine d'un niveau établi de complexité sociopolitique. (Je préfère le terme de complication puisqu'il s'agit de constructions humaines. Je réserve le terme de complexité aux manifestations de la vie). Une société complexe qui a collapsé est soudainement plus petite, plus simple, moins stratifiée et moins différenciée du point de vue social.

La civilisation occidentale combat la bêtise mais cultive la connerie.
– Paul Carvel

Joseph A. Tainter passe en revue un certain nombre de collapses qui ont eu lieu dans le passé: l'empire romain, la civilisation Maya, des empires sud-américains, asiatiques, voire africains. Parmi les raisons de ces collapses, il cite des invasions par d'autres peuplades, les maladies, les changements climatiques, inondations, sécheresses, perte de fertilité du sol, problèmes politiques, effondrement des services publics, etc. Mais une cause assez générale est l'augmentation de la complexité mise en place pour résoudre les problèmes auxquels la société est confrontée. Il arrive un moment où le coût marginal pour des améliorations et pour assurer le fonctionnement de la société devient prohibitif et où les investissements consentis à cet effet aboutissent au résultat contraire. Il y a là une similitude avec ce que Illich a désigné par le nom de Nemesis: l'entreprise médicale menace la santé, trop de trafic tue le trafic, la lutte contre le terrorisme augmente le terrorisme, etc. L'autolimitation est une nécessité pour la survie, ce que Cornélius Castoriadis a souligné: «La société capitaliste est une société qui court à l'abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s'autolimiter.» (Le Monde Diplomatique, août 1998).

Les sociétés dont parle Tainter n'étaient pas globales. Un empire pouvait s'écrouler dans une partie du monde sans mettre en danger des sociétés implantées ailleurs. Aujourd'hui ce n'est plus vraiment le cas. Tout le monde dépend du pétrole du Moyen Orient, tout le monde utilise des dollars américains, qui ne valent en fait plus rien. Nous sommes tous interconnectés via satellites par des téléphones portables, des cartes de payement, la TV, etc. Et surtout nous sommes tous entraînés dans une croissance économique absurde qui menace la biosphère dans son ensemble et détruit la société. La prospérité se mesure par des indices boursiers qui ne traduisent en fait que le délabrement de la biosphère et de la société.

Pierre Lehmann

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