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Août 2015 
Le règne de la pensée unique
Auteur : Bernard Walter

Mon propos de départ était de traiter essentiellement du livre de Naomi Klein La stratégie du choc, lequel a pour sous-titre «La montée d'un capitalisme du désastre». Version originale en anglais parue en 2007 chez Knopf à Toronto, pour le français Éditions Lemeac/Actes Sud (2008). Le titre du livre n'est pas né du hasard. Il reprend un terme tiré de la formulation extrêmement cynique et brutale d'une doctrine militaire américaine datant de 1996: Shock and Awe, choc et effroi. Cette doctrine préconise d'écraser l'adversaire par la violence de l'attaque conduisant à la domination rapide et totale du lieu de bataille, à la fois par la force brute et la terreur psychologique. Cette «technique» a été annoncée par George Bush avant même le début de l'invasion de l'Irak en 2003.

Mais comment parler d'un livre de plus de 600 pages, dont 100 pages de notes et d'index, fruit d'une énorme recherche et d'une réflexion approfondie, apportant une masse d'informations, comment donc parler d'un tel livre en un article d'à peine plus d'une page? Je me limiterai à en résumer le propos, en soulignant à quel point ce livre fournit au lecteur qui se donne la peine de s'en servir un extraordinaire outil de compréhension du monde actuel et des forces qui le régissent. Car Naomi Klein ne se contente pas de présenter des événements, mais elle établit de puissants liens entre eux. Pour ce faire, elle va puiser aux sources des grands inspirateurs des politiques de domination de ce «capitalisme du désastre», Milton Friedman et l'«école de Chicago» en premier lieu.

Pour ce résumé, je ne peux faire mieux que de citer la couverture du livre: «Naomi Klein dénonce... l'existence d'opérations concertées dans le but d'assurer la prise de contrôle de la planète par les tenants d'un ultralibéralisme tout-puissant. Ce dernier met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation.»

Toute personne qui se tient au courant des «tendances» du moment et des courants de manipulation de l'opinion publique aura tôt fait de comprendre que Naomi Klein entre dans la catégorie des «fabricants de complots». Mais elle, qui s'attaque au système de domination politico-militaro-financier sur le monde, sait bien que si son ennemi lui tire dessus à boulets rouges, c'est qu'elle a dû faire du bon travail. Il en va ainsi pour ceux qui développent un regard critique sur le monde et commencent par examiner avec un peu de circonspection les versions officielles plutôt que de béatement sans autres les adopter. Ces accusations de conspirationnisme, dégainées dès que quelque chose ne plaît pas en haut lieu, sentent le coup bas systématique.

Le capitalisme est une machine infernale qui produit chaque minute une quantité impressionnante de pauvres.
Hugo Chávez

C'est pourquoi j'ai eu plaisir à voir que le mensuel Le Monde diplomatique s'attaquait à la question de la «théorie du complot» dans un dossier de sept pages. Le Monde diplomatique! Ce journal pourfendeur des injustices de par le monde, ce journal dont la raison d'être était d'éclairer nos lanternes, de remettre les églises au milieu des villages, ce journal qui était un lieu de résistance aux déformations en tous genres!

Il a fallu déchanter. Déjà l'annonce du dossier en première page: «Dorénavant, le scénario est bien rodé. Des marchands de conspirations attribuent chaque bouleversement du monde à l'Occident, aux Juifs, aux financiers de Wall Street, aux francs-maçons, etc. Assurément la plupart des théoriciens du complot versent dans la paranoïa…». Naomi Klein, Jean Ziegler, Noam Chomsky, Michel Warschawsky, des marchands de conspirations paranoïaques?

Mais non, ce ne peut être que du 2e degré! Un peu appuyé certes. Ouvrons et voyons ce que nous enseigne ce dossier. Shock and awe! Choc et effroi! Sur deux pages et en dix points, un article de Benoît Bréville, rédacteur en chef adjoint du journal, constitue le coeur du dossier.

Point 1 – «Ne jamais parler de complot». Ici, les ennemis sont désignés: Alain Soral, Dieudonné, Thierry Meyssan, pêle-mêle, les cibles traditionnelles qui sentent le soufre, les gauchistes d'extrême droite, ceux sur lesquels le système médiatique dominant vomit indistinctement depuis des années. J'aurais aimé en savoir plus sur ces personnages controversés, je devrai me contenter d'une stigmatisation de plus, assez clairement insinuée, et qui ne va rien m'apprendre. Point 2 – «Se revendiquer d'une avant-garde». Conclusion de ce point: «Ce plaisir de faire partie des initiés… contribue à l'attrait des théories du complot.»

Et ainsi de suite jusqu'au point numéro 10. Tout est mis dans le même sac. Il suffit d'être un opposant, d'émettre quelque doute sur les explications officielles données aux divers événements du monde, quelle que soit la nature des doutes émis, quelle que soit la qualité de la réflexion, ça y est, voilà cet opposant couvert de l'opprobre et du ridicule que projette sur lui le regard simplificateur et caricatural de Benoît Bréville.

Et de ce Monde diplomatique, qui est le directeur de la rédaction? Serge Halimi. Et qu'a écrit Serge Halimi en 1997? Un petit pamphlet devenu best-seller en quelques mois: Les nouveaux chiens de garde, critique virulente d'une «presse écrite et audiovisuelle dominée par un journalisme de révérence, par des groupes industriels et financiers, par une pensée de marché, par des réseaux de connivence». Bref, l’auteur de ce livre se présente comme un parfait théoricien du complot.

Le dossier du Monde diplomatique s'intitule «Vous avez dit «complot»? Vous avez dit «logique», M. Halimi? Ou «pensée unique»?

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