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Février 2015 
Censeurs et étouffeurs d'alertes
Auteur : François Iselin

Les alarmes ne cessent de hurler dans les manifestations, les médias, les rapports scientifiques. Alarmes sur les risques du nucléaire, des OGM, des gaz de schiste, du manque d'eau potable, des guerres, des pandémies, des réfugiés, des catastrophes climatiques… Alarmes encore sur les violations des droits humains, sur les dénis de justice, sur l'impunité des criminels d'industrie. Le monde n'a jamais été aussi alarmé par les lanceurs d'alertes, pourtant il demeure sourd, aveugle et passif face à l'avalanche de fléaux prévisibles. Les lanceurs d'alarmes seraient-ils trop… alarmistes? Certes non, mais les puissances économiques dominantes se sont maintenant donné les moyens de les museler, de les contredire et de les réprimer. Leurs contre-offensives sont dorénavant assurées par leurs «experts»: des censeurs d'évidences et des étouffeurs de contestataires.

Jadis, les moindres alertes étaient entendues et prises en compte par des institutions soucieuses d'en désamorcer l'émergence. Des médecins du travail dénonçaient les risques toxiques et cancérigènes, des savants s'inquiétaient des nuisances causées par les énergies fossiles ainsi que par leur épuisement imminent, des chercheurs s'affairaient à trouver antidotes et remèdes aux maux qui menaceraient les êtres humains…

Aujourd'hui, la moindre mesure préventive contrarie l'économie libérale dont l'enrichissement serait menacé si les graves risques qu'elle occasionne aux hommes et à leur environnement étaient jugulés. Pour poursuivre son aventurisme productiviste, le néo-libéralisme nous rabâche que le risque zéro n'existe pas! Il désapprouve toute prévention des catastrophes et bafoue le principe de précaution qui, bien que durement acquis par les institutions internationales, n'est plus qu'un vain mot.

Les censeurs d'alertes sont ces agents des multinationales, grassement payés pour nier l'évidence en falsifiant les prévisions scientifiques et saturant les médias de contrevérités lénifiantes. Leurs astuces consistent à prétendre que faute de preuves suffisantes, les alertes sont infondées. Ainsi, le temps nécessaire à prouver l'évidence permet aux marchands de mort de poursuivre leurs sales affaires, d'autant que lorsque leurs victimes en seront frappées, ils ne seront plus là pour répondre de leurs actes.

Quant aux étouffeurs d'alertes, ce sont ces fonctionnaires corrompus qui tuent dans l'œuf toute remise en question du système. Forces de l’«ordre» tabassant des manifestants et en exécutant froidement au besoin: Vital Michalon, professeur de physique à Creys-Malville; Rémi Fraisse, opposant au projet du barrage de Sivens; Ziad Abou Eïn, ministre de l'Autorité palestinienne, tué à Ramallah; Michael Brown, jeune Afro-Américain, blessé à mort par la police à Ferguson aux Etats-Unis.

Et puis on a vu ces milliers de réfugiés de la misère et de la guerre, forcés à la noyade ou à l'hypothermie pour chercher refuge dans la riche Europe alors qu'elle leur refuse même de leur tendre la main. Enfin, ce nombre incalculable et sans cesse croissant de victimes de l'amiante dont Eternit a pris la vie alors qu'ils y travaillaient pour… survivre.

Les étouffeurs de vérité et de justice, ce sont aussi ces juges qui bafouent les droits humains prétextant que leurs lois les y contraignent. Police partout, justice nulle part! Cette mise en garde des lanceurs d'alertes se confirme de jour en jour, ce qui a de quoi inquiéter: l'Etat serait-il à ce point inféodé au Capital pour qu'il réprime et bafoue les citoyens clairvoyants au lieu de les écouter, de les encourager et de les protéger?

« Injustice est faite! »

Une confirmation récente de ces dénis de justice mérite qu'on s'y attarde. Depuis des décennies, les lanceurs d'alerte dénoncent les ravages de l'amiante, exigent son interdiction et soutiennent les centaines de milliers d'humains frappées par ce toxique. Pour empêcher que les empoisonneurs à l'amiante, ainsi que tous autres industriels, continuent de nuire, ils ont poursuivi en justice l'un des plus meurtriers, le multimilliardaire suisse Stephan Schmidheiny. Celui-ci a dirigé 59 fabriques d'amiante-ciment dans le monde et intoxiqué une multitude de travailleurs, dont 3000 en sont morts dans la seule ville de Casale Monferrato en Italie. Bien que condamné par le Tribunal de Turin à 18 ans de prison et à rembourser près d'un million d'euros d'indemnisation aux familles des victimes, la Cour de Cassation de Rome a certes reconnu sa culpabilité, mais vient de l'innocenter le 19 novembre dernier.

C'est que les criminels d'industrie préfèrent débourser quelques sous pour faire taire leurs victimes plutôt que d'être contraints par la justice de devoir les indemniser et encourir une peine. Plus encore, ils font payer leurs dommages aux populations. Le canton de Glaris vient de décider de verser 140.000 francs aux proches d'un jeune décédé en 2007 pour avoir travaillé pendant ses vacances à Eternit. Des statistiques récentes prouvent que dans ce canton le taux de cancers mortels de l'amiante –mésothéliomes – est de loin le plus élevé de Suisse. La fabrique d'amiante-ciment Eternit de Niederurnen y est précisément implantée depuis 1912. Comment ose-t-on contraindre les contribuables glaronnais à indemniser les victimes de la dynastie Schmidheiny?

À Rome, le verdict du procureur a été accueilli avec stupeur et colère. Mais il a également éclairé les lanceurs d'alertes à ne plus se faire d'illusions en confiant leurs prétentions aux institutions publiques. En effet, alors qu'un pauvre bougre ayant commis une peccadille est durement condamné, un patron, puissant et riche de 3,75 milliards de francs selon Bilanz, criminel multirécidiviste, est blanchi! Faut-il s'en étonner? L'un des défenseurs de Schmidheiny, le pénaliste Copi, n'était-il pas l'avocat de Berlusconi?

Cependant, au début d'un siècle d'empoisonnement professionnel et public à l'amiante, tel n'était pas le cas. En 1906, la British asbestos company limited portait plainte contre le journal italien Il Progresso del Canavese e delle Valli Stura. Son article dénonçait les risques de l'amiante dans la fabrique Amiantifera à Nole, près de Turin. On y lisait: «Quiconque étudie les statistiques de mortalité à Nole constatera que les causes des décès sont dues à la tuberculose, l'anémie, la gastro-entérite. Mais si vous voulez être plus précis, vous les nommerez maladies des travailleurs de l'amiante.» Le juge turinois avait rejeté la plainte patronale, confirmant que le travail dans cette fabrique était effectivement dangereux pour la santé des ouvriers.

En 2013, le même tribunal de Turin condamnait le patron des quatre fabriques Eternit en Italie. Il ne s'agissait plus alors de quelques ouvriers affectés, mais d'une hécatombe de cancéreux. Pourtant, malgré les cinq ans de procédure qui ont établi les preuves irréfutables de la responsabilité de l'accusé, le verdict fut cassé sous le enter prétexte de prescription. Pourtant, deux jours après la sentence, trois malades de l'amiante en sont encore morts à Casale, ville où l'on recense quelque 50 cas de cancers incurables par an. De plus, d'après les estimations, il devrait y avoir à l'avenir autant, si ce n'est plus de morts de l'amiante que par le passé, ce d'autant que son utilisation se poursuit dans le monde. Les 3000 morts italiens ne sont que le sommet de l'iceberg: on estime à 220'000 le nombre de morts entre 2020 et 2025 et cela uniquement dans la population européenne et masculine. Comment ose-t-on prescrire un crime dont les victimes sont à venir?

Certes, en Italie, de nouvelles plaintes pénales sont en cours contre Schmidheiny: pour homicide volontaire aggravé de 256 travailleurs, pour les immigrés italiens décédés prématurément pour avoir travaillé chez Eternit à Niederurnen et à Payerne, pour les mineurs italiens affectés à sa mine d'amiante à Balangero près de Turin. Et puis il reste à le juger par les Cours internationales de Strasbourg ou de La Haye, mais quelle indépendance peut-on leur accorder? Combien d'années de mobilisations, de procédures et de souffrance faudra-t-il encore pour que justice soit faite?


Pour plus d'informations:
• Le déni du crime industriel, Libération, 4.12 2014.
• Site internet du Comité d'aide aux victimes de l'amiante: caova.ch

 

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