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Août 2013 
Ma vie en héritage
Auteur : François Iselin
Ma vie en héritage
(confidences posthumes à ma chère veuve)

Chère amie,

Tu n'es pas sourde, ni muette comme je le suis depuis que je t'ai quittée. Tu crois avoir la chance d'entendre, de parler et d'écrire, mais ne t'illusionnes pas, ces aptitudes sont éphémères. Tu ne sais pas encore ce qui t'attend et pour cause, tu n'es encore que dans la brève phase passagère de notre vie éternelle, tu vis dans un corps valide et souhaites le rester le plus longtemps possible de peur qu'il ne te trahisse… pauvre de toi! L'engeance spiritualiste, mystique ou sectaire, te taxerait de «femme de peu de foi», les utopistes de trop «terre à terre» et les misanthropes de «parasite excédentaire de l'humanité» dont ils aimeraient se débarrasser. Mais pour moi, sache que la Vie continue et de plus belle!

Du Haut de mon actuelle «bassesse», car tu m'as enterré, hormis quelques organes qui pallieront j'espère les défaillances physiques de mes semblables, je regrette de t'avoir abandonné sans t'embrasser pour la dernière fois. C'est que, comme on dit, «on ne connaît ni le jour, ni l'heure» et cette heure-là m'a surpris sans même que ma montre-réveil ne me l'indique. Et pour cause, mon dernier scanner me l'avait détraquée autant qu'il m'a détraque moi-même avant de m'expédier dans l'au-delà!

Le vrai tombeau des morts, c'est le cœur des vivants.
— Jean Cocteau

Je présume que tu as hâte que je te décrive ma vie après la mort. Je suis navré de te décevoir, mais ta question n'a pas de sens. Il n'y a plus pour moi d'avant ni d'après la vie. Laissons cela aux vivants qui se cantonnent dans leur temporalité, la mesurent, comptent les heures, les jours et les années de vie qui leur reste. La durée ne mesure que la vie du corps, après la mort, nous retournons là d'où nous venons, dans l'intemporalité cosmique qui n'a ni début ni fin. Je me trouve maintenant dans l'éternité du temps et dans l'espace infini.

Où suis-je, me demandes-tu sanglotante? Ta question est pertinente, car tout être vivant aime à se situer dans le lieu où il se trouve à un moment donné. Il t'est donc difficile d'admettre que je ne sois plus dans un quelconque endroit, ni à un quelconque instant de l'existence, mais tâche d'admettre que nous puissions être éternels et que nous sommes, sous une forme ou une autre, inséparablement réincorporés au cosmos et présents dans l'intemporalité des temps.

La mort n'a rien de tragique.
Dans cent ans, aucun de nous n'y pensera plus.
— Boris Vian

Je te vois te dépêtrer à tenter de faire mon deuil sans plus pouvoir t'aider, ne serait-ce que te consolant et te plaignant. C'est que dorénavant, mon nouvel état me l'interdit et ne peut que te répondre avec ce qui me reste de ma conscience qui bientôt viendra se fusionner dans l'éternelle perfection du néant. Je sais que tu voudrais savoir où je me trouve, eh bien, vois-tu, j'ai rejoint le Tout. Comme ces minuscules graines que tu jetais au compost sans te douter qu'elles ne mourront jamais et plus encore, qu'elles germeront, fleuriront et fructifieront, y compris après la disparition de l'espèce humaine.

Il n'y a plus pour moi d'au-delà ni d'en deçà, d'avant ni d'après. Je ne suis plus que ces cendres et poussières fertiles que la nature recyclera sous des formes inattendues. Elles seront peut-être vivantes et, qui sais, même humaines ou attendront patiemment une éventuelle réincarnation. Tu as sans doute appris que l'on avait retrouvé des semences intactes dans des tombeaux égyptiens vieux de 4000 ans. Eh bien je suis comme l'une d'elles, à même de germer en tout temps, en tous lieux, pour fleurir une graminée, accoucher d'un lombric ou aviver une braise d'étoile.

La mort n'est pas un terminus, mais une correspondance.
— Anonyme

J'ai enfin découvert qu'il n'y a ni naissance, ni mort, que le terme de vie ne se réduit pas aux espèces vivantes, mais à l'essence même de ce qui les constitue. Réfléchis, chère amie: que serais-tu sans le ciel, les planètes et les milliards d'étoiles galactiques qui t'entourent? Sans la matière visible ou noire? Sans l'antimatière et l'antidurée? Tu le vois, tu es finie et infinie à la fois et ta propre finitude humaine n'abolira ni ton infinitude, ni ton immortalité.

Je sens chez toi la tristesse de m'avoir «perdu pour toujours». Mais tu n'as perdu que ma présence, nullement le souvenir que tu gardes de ton ami. J'ai laissé derrière moi, comme la queue des comètes, cette traînée de lumière plus vive encore que son noyau incandescent. Voici un exemple: je t'écrivais jadis nombre de lettres sans que nous puissions nous côtoyer, j'étais ton éternel absent, ton homme invisible, et pourtant nous nous confiions l'un à l'autre et nous nous aimions beaucoup. Maintenant, je serais tenté de te dire que peu de choses ont changé. Certes je ne suis plus de ton temps, mais ma présence te restera en mémoire, en écrits et en images. Comme les semences d'Egypte, je fais dorénavant partie de tes archives qui te seront toujours ouvertes à toi et à qui voudra les consulter. Puisse l'héritage créatif que je te laisse de ma vie t'être utile à toi, aux enfants et au monde. J'aurais certes pu faire mieux pendant les années passées auprès de toi, mais je n'avais pas conscience que tout ce qui compte dans une vie humaine c'est de pouvoir léguer en héritage à ceux qui restent le meilleur de soi-même.

Affectueusement, ton ami de toujours.

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