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Juin 2012 
Citoyenneté pour l’eau
Auteur : André Babey

Chaque citoyen en Suisse sait que l'approvisionnement et la distribution de l'eau sont des services courants. Il suffit d'ouvrir le robinet. Mais quant à pouvoir décrire l'acheminement de l'eau depuis la source ou le lac ou la rivière, très peu de citoyens peuvent énumérer les étapes successives pour boire enfin une eau potable à son robinet. Cela va de soi aujourd'hui en Suisse d'avoir à disposition une eau potable. Il est vrai avec des différences de prix allant de 0 ct le m3 à 1200 ct le m3. Il existe encore des communes en Suisse qui ne facturent pas le m3 d'eau mais qui font payer seulement le raccordement à des prix défiant toute concurrence.

Citoyen et usager de l'eau


J'entends très souvent des usagers de l'eau récriminer dès qu'il y a une augmentation du prix de l'eau. Comme conseiller communal responsable des eaux dans ma commune dans les années 80, j'avais décidé à mon arrivée à la tête du dicastère de faire l'analyse complète du réseau de distribution, du réservoir au robinet. Ma commune perdait la moitié de l'eau dans la distribution. En l'espace de deux ans nous avons pu récupérer environ 300'000 m3 en réparant à grande échelle les fuites sur le réseau et en changeant tous les compteurs qui dépassaient plus de 15 ans de fonctionnement.

Mes prédécesseurs avaient négligé l'entretien systématique du réseau. A cette occasion, nous avons déposé un compteur qui ne tournait quasi plus, il avait 43 ans de service. Après les premiers relevés chez ce citoyen suite au changement de compteur, nous avons reçu des lettres incendiaires, car il avait une facture d'eau qui était multipliée par 250 pour les m3 consommés. Malheureusement, nous ne pouvions pas lui facturer les m3 consommés que son compteur n'enregistrait plus depuis des années par la fautede l'employé qui relevait les compteurs sans réfléchir. Ces derniers n'étaient pas conscients des pertes d'eau. Comment une maison d'habitation pouvait-elle consommer 3 m3 par année sans que cette situation n'attire l'attention? Pourquoi si peu de conscience pour le liquide le plus précieux dont nous disposons pour vivre? Pourquoi cela ne va pas de soi que l'eau soit aussi précieuse et ne puisse pas être polluée et gaspillée?

Sur notre terre, il y a encore des centaines de millions d'habitants qui n'ont pas d'eau potable. Des citoyens dans tous les pays du monde luttent pour obtenir une distribution de l'eau courante.

L'eau aux robinets du village

Ainsi au Bénin, le village de Kétomé (20'000 habitants env.), grâce à la pugnacité des citoyens, a enfin une installation de distribution de l'eau convenable. En effet depuis des années, l'eau pompée au puits du village était rouge, terreuse, provoquait des épidémies chez les enfants et les vieillards. Les autorités régionales et le gouvernement ne voulaient rien entendre. Des citoyens du village ont eu l'idée d'alerter une télévision privée. Le reportage sur cette situation a immédiatement fait réagir le maire, le préfet et un ministre du Bénin. Quelques mois plus tard, un réseau de distribution adhoc était construit pour la communauté de Kétomé.

Brésil et Nestlé


Au Brésil, au Minas Gerais, à Sao Lourenço, Nestlé a racheté de Perrier Vittel un parc d'eau thermale. A l'extrémité de ce parc, grand de quelques hectares, Nestlé a agrandi les stations de pompage et de manière illégale pompait l'eau à une source du parc thermal. Sur l'ensemble du parc, il y a 10 robinets permettant à ceux qui font une cure de boire une eau aux propriétés différentes et excellentes pour la santé. Le pompage intensif de Nestlé pour ses bouteilles «Pure Life» risquait de causer des dommages irréparables aux diverses nappes phréatiques fournissant ces diverses eaux thermales. En effet deux sources étaient déjà taries. Des citoyens de la région des quatre parcs d'eau du Minas Gerais se sont mis à lutter, aidés par Franklin Frederick, un citoyen brésilien.

Grâce à la lutte qu'Attac a conduite victorieusement contre l'installation d'embouteillage d'eau par Nestlé, à Bevaix, Franklin a contacté Attac-Neuchâtel. Après de nombreuses conférences de presse ici en Suisse en sa compagnie pour défendre sa cause brésilienne contre Nestlé, nous avons pu rencontrer des assemblées de citoyens à San Paolo, à Rio et dans l'une des villes d'eau. A Brasilia, nous avons rencontré au siègede la conférence épiscopale brésilienne, plusieurs personnalités qui luttaient pour l'eau et la répartition de la terre. Entre autres, le fondateur du Forum de Porto Allegre. Nous avons eu une longue séance avec un groupe de députés de l'assemblée nationale. Ces députés n'avaient jamais entendu parler de Sao Lourenço et des dégâts causés par Nestlé dans ce parc d'eau thermale. Une télévision privée a enregistré une émission en nous interviewant. Nous avons eu une entrevue au ministère de l'environnement avec la secrétaire particulière du ministre. Le résultat immédiat de ces démarches à Brasilia fut la publication d'un arrêté du gouvernement central qui interdisait à Nestlé de pomper à la source Primavera. C'était une première victoire, mais Nestlé ne s'avouait pas vaincu car il avait ses entrées chez le maire de Sao Lourenço et chez le procureur du Minas. Il a fallu encore trois ans pour que Nestlé reconnaisse ses torts et renoncent définitivement à la Primavera. Nestlé continue de pomper l'eau à la source ordinaire dont il est concessionnaire.

Mystificateur du marché de l'eau

Qui ne sait pas aujourd'hui que Nestlé est le mystificateur du marché de l'eau et l'un des plus grands pollueurs grâce aux milliards de bouteilles en tout genre qu'il vend sur la planète? Cette entreprise fait croire qu'elle fait du bien aux populations déshéritées de la planète en leur vendant de l'eau en bouteille, alors que l'eau des sources qu'elle utilise dans ces pays devrait simplement être distribuée par des infrastructures adéquates aux populations concernées. Quand les gouvernements auront le courage politique d'abolir des concessions d'eau acquises par Nestlé et qui ne servent pas l'intérêt des populations locales, alors nous aurons gagné la première manche de la bataille de l'eau.

Combien de citoyens pugnaces faudra-t-il pour ouvrir les yeux sur les marchés de l'eau en bouteille pour faire cesser ce commerce indignes de citoyens conscients des enjeux de l'eau aujourd'hui?

 


 

Ce n'est pas l'eau déjà écoulée
qui fera tourner la meule.
Proverbe arabe

Celui qui voit un problème et qui ne fait rien,
fait partie du problème.
Gandhi

Le mot résister doit se
conjuguer au présent.
Lucie Aubrac

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