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Avril 2012 °
Le malade et le médecin
Auteur : Henri Jaccottet

Le titre de ce forum exprime d'emblée une déviance de ma conception de la médecine, une relation entre deux personnes appelée la «relation malade-médecin», au sens où l'entend le serment d'Hippocrate de Genève, 1948. En fait donc, absolument rien d'un marché, j'en veux pour preuve ce qui suit.

Je suis entré à la Faculté de médecine de l'Université de Lausanne en automne l943 et j'ai mis la clé sous le paillasson de mon cabinet de spécialiste FMH en médecine interne en ville en 1990: 47 années de ma vie consacrées à la médecine.

En 2005, j'ai publié, à compte d'auteur – refusant les conditions des éditeurs – mon «Glané au fil des jours, 1990-2002», reflet de mes réflexions de l'époque. Durant ces douze ans qui se sont écoulés depuis que j'ai «mon temps à moi», j'ai construit un monde (et non une mode…!) de pensée. Si cette pensée pouvait être fructifiante, comme Aimé Pache je me sentirais «absous»… sur ce plan tout au moins. A propos de mes limites, «J'ai depuis longtemps prétendu, instruit par l'expérience, qu'il m'était difficile, sinon impossible – dans mon métier – de soigner correctement quelqu'un qui ne parle pas français, j'irai même jusqu'à dire quelqu'un qui ne parle pas vaudois. Un Valaisan, un Fribourgeois, un Neuchâtelois ressent et décrit ses troubles dans un langage que le médecin doit savoir décrypter». Mon décryptage en ce domaine a ses limites; je n'ai jamais pu comprendre le «langage de consultation» des Nord-Africains.

Ces propos ne sont pas pure illusion et je viens d'en avoir confirmation dans un article récent traitant des céphalées (maux de tête). Les auteurs y affirment que, pour les médecins, savoir de quel genre de céphalées est atteint son patient, c'est l'anamnèse qui le lui révélera: le médecin établira son diagnostic sur ce que le patient dit de ses céphalées. A mon avis, le problème est le même pour tous les troubles dont se plaignent les gens lorsque ces troubles n'ont pas manifestement une origine corporelle, et encore!

Autre situation, autres problèmes: le malade cancéreux passe alternativement par des «phases»:
–    d'espoir (espoir de guérison à distinguer de l'espoir de vivre);
–    de désespoir (se sentir entraîné inéluctablement vers la mort);
–    d'acceptation et de révolte: «c'est injuste, pourquoi moi?»;
–    de volonté de lutter ou, au contraire, de laisser aller.

Ces différentes phases se suivent sur un fond de dépression toujours présente et dont il faut tenir compte.
Le plus remarquable – et ce fut pour moi un fait d'observation courante – est que ces sentiments contradictoires très souvent coexistent contre toute logique.
L'espoir de vivre (le malade, tout au fond de lui et malgré tout, s'y accroche), c'est au médecin qu'il incombe de l'entretenir. Cet espoir de vivre, n'est-ce pas en définitive la «pulsion de vivre» qui, hormis dans les états dépressifs, habite en chacun de nous jusqu'à notre dernier souffle? Lorsque la situation est «dépassée», le médecin doit «offrir» au malade deux choses: la suppression de la douleur et le sommeil du repos.

Ne dit-on pas, depuis toujours: «Dona eis requiem» (Donne-leur le repos)?

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