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Juin 2010 °
Néolibéralisme polytechnique
Auteur : François Iselin

«La science et la sagesse sont aujourd'hui, hélas! deux choses bien distinctes. […]
La sagesse peut permettre de conserver le respect des sentiments humains,
de faire bon visage à la tradition, d'éprouver de la tendresse à l'égard
des choses de la nature, de rester ouvert aux émotions qui
colorent les misères de ce monde et d'accueillir avec le
sourire les mille petits rien de la vie quotidienne».

Lucien Borel, ingénieur en thermodynamique
et professeur honoraire de l'EPFL, 1950.


Dictature contre Nature

Le productivisme capitaliste a doublement triomphé. D'une part, il a embourbé les aspirations des gens dans un consommateurisme futile, censé apaiser leur détresse. D'autre part, il est parvenu à imposer son modèle productiviste à la planète entière, régimes «socialistes» compris. Ainsi, aujourd'hui, toute résistance à la Dictature du marché est étouffée, détournée ou raillée.

Cette Dictature, succède à celles de triste mémoire. Elle est certes plus présentable, mais combien plus sournoise. La mafia capitaliste a usurpé la souveraineté des Etats démocratiques et s'est imposée à l'humanité précarisée et souffrante. Cette fois, elle ne s'incruste pas dans les esprits par les harangues hystériques de quelques généralissimes ou psychopathes frustrés. Elle domine en ressassant ses contrevérités: «la santé du capitalisme est resplendissante»; «toute issue à la crise planétaire est illusoire»; «il suffit de jouir en consommant plutôt que de souffrir en s'inquiétant». Bref, le Marché nous fait marcher, mais cette fois au pas de l'oie!

La pression néolibérale est telle que une à une, les organisations qui se voulaient «socialistes» ont, non seulement adhéré à cette Dictature, mais la servent mieux encore que leurs propres nervis cravatés. Ils assurent la tâche ingrate de privatiser le bien commun et de réprimer les dernières résistances.

La Dictature productiviste ne se contente plus de guerres mondiales; mieux que de supprimer des millions d'êtres humains par les armes, elle détruit les conditions de vie de milliards d'autres. L'arsenal nucléaire est complété par un arsenal plus dévastateur encore: celui qui élève les océans, rase les forêts tropicales, raréfie l'eau potable, fond banquises et glaciers, corrompt l'atmosphère et décime des espèces vivantes. Les sécheresses et les déluges qui en résultent feront à terme plus de morts que tous leurs V2, Guernica, Hiroshima et B52 réunis. Et cela, en toute discrétion: «catastrophe naturelle» diront-ils, d'ailleurs «le risque zéro n'existant pas!» et tout «principe de précaution» ne peut qu'entraver la Croissance.

Comme il n'y a pas deux sans trois, une troisième guerre mondiale, plus meurtrière encore, devait éclater. Mais cette fois les rivalités belliqueuses entre bourgeoisies des nations «développées et civilisées» sont résolues par une mise à sac commune de la Planète.

La Dictature ploutocratique n'a rien à envier à celles totalitaires du siècle passé. Les «Arbeit mach Frei» sont remplacés par des «Travailler plus pour gagner plus». Le résultat est pire encore puisqu'alors que le slogan nazi ne trompait aucun déporté, le troc de petits euros contre de gros sacrifices est présenté comme un marché acceptable.

Profession: ingénieur servile

Le travail d'autrui étant privatisé, tout salarié est soumis aux «lois» de la concurrence, de la compétitivité et à la soumission aux ordres du Chef. Les professions polytechniques jadis affranchies n'y échappent pas. Un à un, les ingénieurs tombent sous la coupe du Dictateur. Ils ne sont plus «civils», affectés aux travaux d'utilité publique, encore moins «civiques», se dévouant pour le bien de la société. Ils sont devenus «serviles», à la botte des entreprises productivistes pour colporter aveuglément leurs marchandises nuisibles, superflues ou obsolètes.

Cette démission des têtes pensantes et agissantes de la société constitue la plus grande menace de la Dictature conservatrice. L'abandon du logo de l'Ecole polytechnique de Lausanne (logo 1) au profit d'un EPFL entouré de marques de fabrique illustre bien cette démission: oubliées les énergies renouvelables: soleil, nuages, forêts, barrages, chutes d'eau, turbine hydraulique. L'institution soutiendra dorénavant les entreprises les plus «porteuses» dont le nucléaire, les illusoires «sciences de la vie» …et celles de la mort.

L'ingénieur captif n'impose plus les choix rigoureux émergeant de l'analyse scientifique. Il est forcé de préconiser ceux qui satisferont au mieux la cupidité des actionnaires et PDG. Or ces choix se sont avérés pour la plupart désastreux, voire criminels. La dérive nucléaire a abouti à la catastrophe nucléaire de la centrale de Lucens. Plus grave, l'acoquinement de l'EPFL avec la multinationale de l'amiante-ciment, Eternit, la rend complice d'une catastrophe sanitaire d'ampleur mondiale pour laquelle son responsable, Stephan Schmidheiny, est actuellement jugé à Turin.

Et puis on se demande comment une institution publique qui se prétend sérieuse et indépendante peut soutenir l'Holcim (logo 2) de Thomas, frère du précédent, mais pas encore jugé. L'écobilan de son «Ecobéton» est catastrophique. Dévoreur d'énergie pour sa production, fort émetteur de gaz à effet de serre, non recyclable, ni renouvelable puisque les ressources d'argile et de calcaire, ainsi que les réserves de sables et graviers disparaissent. Le bétonnage à tout va à travers le monde engendre en plus une catastrophe humanitaire. Il n'est pas d'image de villes effondrées par un séisme qui ne désigne le principal meurtrier: les pièges mortels des dalles en béton armé effondrées. Le procès du béton suivra celui de l'amiante…

Comment pourrions-nous contre la dictature actuelle accorder à nouveau science et sagesse comme le réclamait Lucien Borel? L'histoire montre que les dictatures sont heureusement vite renversées, mais celle que nous vivons risque de ne pas nous en laisser le temps.



«Contrairement à ce que certains ont pu espérer il y a une année ou deux, le système néolibéral n'a pas l'air de s'autodétruire. Alors, pour transformer la crise actuelle en véritable crise existentielle du capitalisme, pour provoquer une vraie crise de conscience, c'est à nous d'être les virus et les bactéries dans ce système. Une bactérie ou un virus, c'est minuscule, on ne le voit presque pas, et tout seul, il ne peut rien faire. Mais si le milieu devient favorable, alors une bactérie ça se multiplie, un virus ça se répond, et alors ça peut provoquer des transformations terribles.»
Thomas Perret, 1er Mai 2010 à Fleurier

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