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Octobre 2009 
Promenade de santé avec Marx et Bakunin
Auteur : Hans-Peter Renk


Titre complet:
Une promenade de santé animée avec Karl Heinrich Marx et Michail Aleksandrovic Bakunin

 

Selon le canevas présenté par la rédaction de L'Essor aux différents collaborateur/trice/s de ce numéro, «l'anarchisme (...) a perdu presque toute influence et s'est pratiquement effacé de la scène. Il existe toutefois des irréductibles qui pensent que le monde actuel, avec la prédominance de l'économie sur la politique et celle de l'argent sur le bien-être général, pourrait être organisé autrement». Dont acte. Quelques remarques pour le débat:

1) Les anarchistes sollicité-e-s par L'Essor objecteront à bon droit – tout comme tout/e représentant/e d'une autre option idéologique, ainsi caractérisée – que l'influence doctrinale ne se mesure pas uniquement à son seul écho médiatique. Car la presse dominante encense les thuriféraires du «capitalisme réellement existant». Dans une intervention télévisée, l'hyper-président Nicolas Sarkozy de Bocsa-Nagy a déclaré pompeusement, après les derniers coups de tabac boursier: «L'anti-capitalisme (ndlr: à références libertaires ou marxistes) n'est pas une solution». Les banquiers renfloués et les traders à gros bonus apprécieront le propos à sa juste valeur (cotée en bourse), même agrémenté d'une exhortation «à la moralisation du capitalisme» (propos qui n'engage que ceux qui y croient...).
Autre élément inutilisable pour la mesure de l'influence des idées anarchistes: les élections, auxquelles par cohérence doctrinale, les diverses mouvances de l'anarchisme ne se présentent pas (à l'exception du «Parti syndicaliste» d'Angel Pestaña, sous la 2e République espagnole, 1931-1939, ou de la Fédération communiste libertaire, dans la France de 1953).

2) Certes, le Jura suisse (Montagnes neuchâteloises et Jura bernois) fut l'un des lieux d'implantation historique de l'anarchisme1. Mais au contraire de l'Espagne (1909-1939) – où la Confédération nationale du Travail (CNT) était une force puissante du mouvement ouvrier, notamment en Catalogne – il n'eut jamais dans cette région-phare une implantation de masse. Il y exista pourtant, avec des discontinuités depuis la Fédération jurassienne de l'Association internationale des travailleurs (1871-1878) – issue des premières sections de l'AIT2 créées en 1865/66 dans les Montagnes neuchâteloises, plus particulièrement de la section locloise fondée par Constant Meuron3 – vétéran des insurrections républicaines neuchâteloises de septembre et décembre 1831 – et James Guillaume.

Au début du XXe siècle, l'anarchisme connut une résurgence grâce à l'apparition du syndicalisme révolutionnaire en Suisse romande et, plus localement, grâce au retour dans le canton de Neuchâtel d'un vétéran de la Fédération jurassienne, Auguste Spichiger4. Toutefois, l'expulsion de plusieurs animateurs de la grève des maçons à La Chaux-de-Fonds en 1904, l'échec d'une seconde grève dans ce secteur en 1907, la reprise en mains de secteurs dissidents par l'Union ouvrière locale peu avant la première guerre mondiale, et finalement l'éclatement du conflit mondial réduisirent cette résurgence à néant5. Lors de la grève générale de novembre 1918, dans les Montagnes neuchâteloises la radicalisation s'exprima d'abord au sein d'une aile gauche du Parti socialiste, puis ultérieurement de manière plus restreinte au sein du Parti communiste (fondé en 1921), animé localement par l'ex-pasteur et ex-rédacteur du journal socialiste La Sentinelle, Jules Humbert-Droz6.

Durant un demi-siècle, il n'exista plus dans les Montagnes neuchâteloises (à notre connaissance) de groupe anarchiste constitué. Aussi, en 1947, l'historien Charles Thomann pouvait conclure sa thèse7 en saluant l'idéalisme des Internationaux du XIXe siècle, mais en leur opposant le «réalisme» de la social-démocratie neuchâteloise. De leur côté, les «Cahiers suisses de la revue Esprit» donnaient un coup de chapeau aux anarchistes jurassiens, pour mieux critiquer la politique suivie par Lénine et le Parti bolchévique, lors de la révolution d'Octobre 1917 en Russie8. Enfin, en 1960, André Corswant – dirigeant du POP neuchâtelois (issu d'une fusion entre le parti communiste, interdit en 1937, et un secteur de la gauche socialiste en 1944) – écrivait dans la revue «Unité d'action»: «Le parti socialiste d'aujourd'hui (...) dans nos régions recueille en outre les restes de l'anarchisme jurassien: l'anti-militarisme absolu, la révolte inorganisée, encore et toujours la phrase plutôt que la réflexion et l'action vraiment collective»9.

Série d'enterrements quelque peu rapide et sommaire, de la part des partis de gauche alors existants; en effet, Mai 1968 fit (re)surgir également en Suisse divers courants d'extrême-gauche (trotskystes, maoïstes, anarchistes): pour ce dernier courant, citons les journaux «Le Révolté» (dans les années 1970), «Le Réveil anarchiste» – reprise du titre publié durant une quarantaine d'années à Genève par Luigi Bertoni – et la création de la «Fédération libertaire des Montagnes»10.

3) Certes, la dégénérescence des révolutions du XXe siècle – notamment la révolution russe – se réclamant du «marxisme» a suscité à intervalles réguliers une sympathie diffuse envers l'anarchisme, débouchant dans certains secteurs sur un engagement militant au sein de ce courant. Mais la tradition anarchiste, inspirée de Proudhon et Bakounine11 – voyant l'origine de la dérive «autoritaire» du socialisme et du communisme officiels chez Marx – fut-elle vraiment opérationnelle durant le XXe siècle et le reste-t-elle actuellement pour élaborer un «socialisme/communisme du XXIe siècle»? En effet, quelles leçons – hormis celle de la validité de l'idéologie anarchiste – furent-elles vraiment tirées de l'échec de l'Espagne des années 1930, où la puissante CNT s'est finalement retrouvée à cautionner, telle un parti social-démocrate classique, une politique d'«auto-limitation» de la révolution sociale, possible à cette époque et dépassant le seul objectif de défense républicaine?

Par-delà une réflexion commune sur les expériences du passé et les perspectives du changement social – dans un monde où la destruction de la nature par le «capitalisme réellement existant» met en danger la survie de l'humanité et de la planète –, il convient de rappeler qu'au nombre des «irréductibles» rejetant ce «vieux monde où tout s'achète et tout se vend» (Jean Villard Gilles, chanteur vaudois) figurent de nombreux partisans du Conseil général «autoritaire» de la 1ère Internationale, continuant de se référer – sans religiosité – aux analyses toujours pertinentes d'un dénommé Karl Marx... 12.

Hans-Peter Renk est un
ancien militant de la LMR/PSO,
actuellement militant de SolidaritéS

NOTES:

1. James Guillaume, L'Internationale: documents et souvenirs / préf. de Marc Vuilleumier. Paris, Ed. Champ Libre, 1985; Marianne Enckell, La Fédération jurassienne: les origines de l'anarchisme en Suisse. Saint-Imier, Canevas, 1991.

2. Ou 1ère Internationale, puisque trois autres ont suivi cette première structure internationale du mouvement ouvrier.

3. Hans-Peter Renk, «Constant Meuron, combattant républicain de 1831 et fondateur de la Première Internationale au Locle», Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier, 15/1999.

4. Auteur, en 1913, d'une critique incisive de la social-démocratie locale, intitulée: «Le parti pettavelliste, faussement appelé parti socialiste neuchâtelois, est un danger public» (référence à l'influence sur les dirigeants socialistes – Charles Naine, Paul Graber – du pasteur Paul Pettavel, rédacteur de «La Feuille du Dimanche», animateur de l'Union chrétienne de jeunes gens).

5. Jacques Ramseyer, «Les anarchistes de La Chaux-de-Fonds (1880-1914): de la propagande par le fait au syndicalisme révolutionnaire»; Marc Perrenoud, «La grève des maçons et manoeuvres en 1904 à La Chaux-de-Fonds», Musée neuchâtelois, série 3, année 22, no 1, janvier-mars 1985.

6. Jules Humbert-Droz, Mémoires. T. 1: Mon évolution du tolstoïsme au communisme, 1891-1921. Boudry, La Baconnière, 1969.
7. Charles Thomann, Le mouvement anarchiste dans les Montagnes neuchâteloises et le Jura bernois. La Chaux-de-Fonds, Impr. des coopératives réunies, 1947.

8. Jean-Marie Nussbaum, «Suite jurassienne : histoire d'un mouvement ouvrier», Cahiers suisse Esprit, Série 2, cahier 3/4, 1951

9. André Corswant / éd.: POP neuchâtelois. Genève, Coopérative d'impr. du Pré-Jérôme, 1975.

10. A cette même époque, pour les «maoïstes»: l'Organisation des communistes de Suisse, Lutte Politique; pour les «trotskystes»: la Ligue marxiste révolutionnaire (devenue en 1980 Parti socialiste ouvrier).

11. Sur le débat entre marxistes et libertaire: Denis Berger, «Communisme, pouvoir, liberté», Critique communiste, no 113/114 (janvier 1992) * ; Hal Draper, Les deux âmes du socialisme. Paris, Syllepse, 2008. Collection «Utopie critique» (chap. 4, p. 67-72: Le mythe de l'anarchisme «libertaire» et contribution de Murray Smith, «A la découverte de Hal Draper», p. 127-137, appelant précisément à cette réflexion sur les diverses expériences passées pour déboucher sur des pratiques communes).

12. Carlo Cafiero (libertaire italien, 1846-1892), Abrégé du «Capital» de Karl Marx. Marseille, Le Chien Rouge, 2008.


* sur demande à mon adresse électronique (hp.renk@bluewin.ch), il est possible d'obtenir une copie de l'article de Denis Berger. Les autres articles et périodiques cités sont généralement disponibles en bibliothèque.

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