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Octobre 2009 
Au-delà de l’anarchisme jurassien: quelques notes historiques
Auteur : Charles Thomann

L'aventure commença au Locle en 1864. Un jeune enseignant, James Guillaume, ému par la pauvreté et par la souffrance des familles ouvrières, se convainquit que seul un effort collectif et coordonné infléchirait leur avenir sans espoir. Afin d'aider les déshérités et de les délivrer de la résignation, il fonda avec ses amis une association qui ne tarda pas à manifester des convictions libertaires

Bientôt des groupements similaires se formèrent à La Chaux-de-Fonds et dans le vallon de Saint-Imier. Ils se réunirent au sein d'une fédération qui adhéra à l'Association Internationale des Travailleurs de Karl Marx. En constante relation avec le célèbre révolutionnaire russe Bakounine, les libertaires des Montagnes, qu'on n'appelait pas encore anarchistes, étendirent leurs moyens d'action et leur notoriété. Le mouvement comptant plusieurs sections attira quelques centaines d'ouvriers et déploya une vive activité; il publia quatre petits journaux opposés autant à l'ordre établi qu'à celui préconisé par Marx.

L'influence toujours plus perceptible du mouvement anarchiste jurassien engendra bientôt d'ardentes luttes orales et journalistiques, d'autant plus qu'à l'étranger de très nombreux travailleurs se rallièrent aux convictions de la Fédération jurassienne. L'Internationale les exclut de ses rangs, mais une nouvelle Internationale dite autiautoritaire fut immédiatement constituée en 1872 à Saint-Imier par des délégués jurassiens, espagnols et italiens, ainsi que par des représentants de sections françaises clandestines.

L'idéal

Un idéal et non une doctrine scientifique soigneusement élaborée, la liberté totale sans limite et sans mesure, la lutte acharnée contre la contrainte.

Suppression de l'Etat sous toutes ses formes, notamment de la loi et de l'armée, abstention électorale. Etablissement du collectivisme au détriment de la propriété privée, source de coercition. Lutte contre l'Eglise qui représente une autorité, fut-elle morale. Le constant souci de justice sociale et dans une certaine mesure d'égalité.

L'humanité inaugurera ainsi une ère de bonheur. Chacun vivra heureux sans craindre le lendemain. On choisira son métier, on produira le nécessaire et on échangera le superflu. Sans gouvernement, les communautés seront simplement administrées par les plus habiles et les centres de production dirigés par les plus compétents. Chacun travaillera uniquement pour assouvir ses besoins.

Cet heureux temps ne pourra malheureusement être instauré que par une révolution. Il faudra chasser les dirigeants, déposséder les bourgeois, supprimer les privilèges et collectiviser le sol et les biens de production. Un grand combat était inéluctable: la Révolution sociale. Mais cette mesure radicale libératrice de la société était tellement opposée à l'esprit libertaire que les anarchistes des Montagnes antimilitaristes et pacifistes ne l'évoquèrent que rarement, en termes dilatoires, discrètement et sans détails.

L'abstention électorale, la renonciation à des résultats spectaculaires ne pouvaient convaincre. L'abolition de l'Etat, le collectivisme ne se réaliseraient qu'à longue échéance. La Révolution sociale s'estompait à l'horizon. L'anarchisme s'effaçait devant des groupements politiques plus efficients.

Le dernier Congrès, réuni à La Chaux-de-Fonds en 1880, se déroula dans la déception et dans la morosité. Les travailleurs se groupaient dans des partis politiques mieux organisés et dans des syndicats plus ambitieux.

Une tragique ambiguïté

Au nom d'une liberté illusoire, la violence s'attaqua bientôt à la société. A l'étranger, des révoltés, des régicides, des assassins recoururent à la force, aux exactions de toutes sortes et même au meurtre dans le but de déstabiliser l'ordre établi. On les qualifia à tort d'anarchistes. Peu à peu, anarchisme devint synonyme de désordre, de destruction voire de meurtre.

Il en résultat une malheureuse confusion entre deux concepts, qui discrédite le souvenir d'ouvriers pacifistes. La suspicion a subsisté de nos jours envers des idéalistes entrevoyant un monde plus juste et plus fraternel, une merveilleuse utopie qui existe aujourd'hui encore dans le cœur de bien des humains.

Les deux formes d'anarchisme survivent de nos jours. Certes, les temps ont changé. Les idéalistes sont devenus plus réalistes. Ils sont plus ouverts au monde en renonçant à des thèses erronées, en entreprenant nombre d'actions d'ordre social ou culturel et en participant à la vie politique qu'ils essaient d'infléchir, De leur côté, les révolutionnaires ont choisi d'autres voies.

La poursuite de l'idéal libertaire reste vivace chez nombre d'honnêtes hommes avides de liberté et d'ordre. Ce qui n'est pas antinomique.

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