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Avril 2009 °
Stratégie: la Suisse n’est ni une île, ni une forteresse
Auteur : Alexandre Vautravers


Les années 1970 ont été caractérisées par la détente nucléaire ainsi que les crises sociales, institutionnelles et économiques. La décennie 1980 a été marquée par le réarmement et l'implosion des deux blocs. Les années 1990 ont été celles du Nouvel Ordre mondial militaro-humanitaire, de la globalisation économique, comme la crise des Etats-nations et de la souveraineté. Quant à celle qui se clôt actuellement, peut-on parler d'une période de réaction au terrorisme et à la néo-féodalisation?

Les doctrines stratégiques en vigueur au sein des grandes puissances datent toutes du début des années 2000. Celle des Etats-Unis mise sur la supériorité technique pour maintenir une avance décisive en matière de renseignement, de concentration des forces, de souplesse, de puissance et de protection des forces. L'OTAN vise à assurer la stabilité et la gestion des crises à travers son extension géographique à l'Est. L'Union européenne, depuis le milieu des années 1990, se profile dans le cadre des missions dites de Petersberg (protection de ressortissants, prévention, maintien de la Paix, stabilisation, reconstruction). Quant à la Russie, depuis les élections de 2000, elle renforce sa puissance militaire et a créé une nouvelle alliance de défense, dite de Shanghai.

Entre 1997 et 2007, le budget de la défense américain a doublé, pour dépasser 50% des dépenses mondiales en matière d'armement et d'opérations militaires. Dans les trois dernières années seulement, les budgets militaires russe et chinois ont connu un accroissement de plus de 30% et cette tendance va en s'accentuant. En Europe, la situation est contrastée: les grands pays (France, Grande-Bretagne et Allemagne) dépensent plus de 2% de leur PIB pour la défense; les petits pays, dont la Suisse, environ 1%. Après la chute de 15% des budgets militaires que nous avons connue il y a 10 ans, les dépenses sont désormais stables, voire en faible accroissement.

Les réflexions stratégiques des années 1990 –Nouvel Ordre mondial, chute du Mur de Berlin ou «dividendes de la Paix» – sont désormais obsolètes. La réduction et la professionnalisation des forces armées, décidées à une époque de ralentissement économique, se sont révélées inadaptées en période de reprise. Peine à recruter les «volontaires» et professionnels nécessaires, faible disponibilité logistique et manque de renouvellement des matériels, goulots d'étranglement technologiques dans le domaine de la numérisation du champ de bataille ou de la précision des frappes, engagement de forces militaires à contre-emploi dans des missions autres que la guerre sont autant de frustrations et de signes d'une crise de la réflexion stratégique.

Mais tout ceci pâlit face à un triste constat. Le nombre des conflits armés à travers le monde reste relativement stable, autour de 55. Mais il est terrible de constater que malgré la quantité des efforts déployés pour le maintien de la Paix et la reconstruction, plus d'un tiers des conflits actuels ont débuté il y a plus de 30 ans. Cette réalité démontre la complexité croissante des conflits et des crises, qui nécessitent l'intervention de nombreux pays, d'ensembles de forces militaires et paramilitaires (gendarmerie, police), d'organisations internationales (ONU), nationales et non gouvernementales (ONG).

Et la Suisse? Le 26 novembre 1989, quelques mois après la chute du Mur, plus d'un tiers des citoyens votaient pour la suppression de l'armée. Deux réformes plus tard (1995, 2002), l'armée de milice a été réduite de deux tiers et son budget d'un tiers. Il est temps, aujourd'hui, de renouveler un Rapport sur la Politique de sécurité suranné, de préciser les tâches et les moyens. La professionnalisation, qui visait à élever le nombre de militaires de carrière et à créer des formations permanentes, s'est heurtée aux réalités économiques et aux résistances de l'opinion. L'adhésion de la Suisse à l'ONU puis au Partenariat pour la Paix, enfin à des opérations de maintien de la Paix, démontrent la volonté, la capacité et le bien-fondé de la «sécurité par la coopération.»
Malgré la multiplication des engagements subsidiaires, jamais autant de militaires n'ont été engagés pour répondre aux besoins des autorités et de la population – à l'instar de Genève, canton qui a fait ces dernières années le plus de demandes pour l'appui de l'armée! Le système fédéral, ainsi que l'absence d'une gendarmerie ou de forces de police supra cantonales, font de l'armée la seule réserve stratégique de la Suisse en cas de coup dur: bons offices, conférences, catastrophes naturelles ou techniques, démonstration de la résolution du pays en matière de politique internationale, d'indépendance et de neutralité.

En conclusion, l'intégration économique, culturelle et politique avec nos voisins européens, pour des raisons historiques et économiques, ne peuvent pas être ignorées. Les défis et les menaces pesant sur ceux-ci nous touchent également. La consolidation et l'interdépendance des forces armées européennes, tout comme le développement technologique et industriel, nous encouragent vers la coopération. Pourtant, il n'est pas raisonnable de reprendre servilement les recettes de nos voisins. Petit pays neutre, nous sommes contraints de mener nos propres réflexions, faire nos propres choix et assumer nos responsabilités – en matière de paix, de sécurité, d'aide et d'assistance, en temps de crise et en temps de paix également.

Il faut rappeler aux idéalistes qu'il n'y a pas de havre de paix «naturel» sans qu'on se donne les moyens de le protéger. Et il faut faire prendre conscience aux réalistes que la Suisse n'a ni la vocation de l'isolement, ni celle du repli sur soi; une défense militaire autonome n'est pas possible sur un modèle conventionnel. La Suisse n'est ni une île, ni une forteresse.

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