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Octobre 2008 
L’imaginaire colonisé
Auteur : Carla Tundo

Du jeu de l’ombre et de la lumière est née l’image. Cela se passait à Corinthe. Une jeune fille, désirant garder une empreinte de son amant avant qu’il ne parte pour un long voyage, eut l’idée de tracer le contour de son ombre projetée sur le mur par la lumière d’une lanterne.

À travers ce mythe, les Grecs nous content l’origine de la représentation picturale. Pline l’ancien précise que la jeune fille a bien entrepris de dessiner le contour de cette ombre mais que finalement, voulant profiter d’une dernière étreinte, elle s’est tournée vers son amant et s’est écriée «Non, je ne te préférerais pas à l’image!».

Quel dilemme de choisir entre le désir d’immortaliser l’instant ou celui de l’éprouver corps et âme, de le vivre en soi dans sa finitude.

Des siècles plus tard, le mythe de la reproduction d’images a changé de visage, ce n’est plus celui d’amants éperdus mais celui d’une masse à séduire dont les ombres se laissent capter moins facilement. A la sensualité d’une silhouette dessinée à la lumière d’une lanterne est substitué un geste répétitif, mécanique, de plus en plus sophistiqué, et qui plus est, éclairé par la lumière blafarde des néons. Nous voici à l’ère de la production industrielle des biens culturels.

Des images de femmes ou d’hommes, en l’occurrence de parfaits inconnus, viennent peupler notre imaginaire. Des contrées encore inexplorées par tous nos sens se dévoilent à notre regard: New York, Paris, Rome, et j’en passe. Qui ne connaît pas ces villes sans jamais y avoir mis les pieds? Et qui ne les a pas visitées en cherchant ces lieux carte postale - Montmartre, la Statue de la Liberté, le Colisée? Comme si la satisfaction du voyage se réduisait à relier l’espace A à son homologue A’ dans un jeu de correspondance. Retrouver plutôt que découvrir.

Dans ce contexte, les distances semblent télescopées et les fantasmes naissent d’un ailleurs préfabriqué. Il s’agit alors de pré-voir plutôt que de voir, d’anticiper ce qui va être vu plutôt que d’être surpris. Comme si, à notre insu, nous contractions des assurances pré-voyances afin de diminuer l’écart entre coût et bénéfice. Il nous faut rationaliser nos dépenses tant physiques que financières. Comme le souligne Michel Foucault dans Surveiller et punir, l’espace spatio- temporel se retrouve quadrillé. Nous savons où trouver chaque chose car chaque chose a sa place déterminée, connue à l’avance. Autrement dit, dans cette grille virtuelle, nous pouvons être vu et voir à tout moment.

Ce diktat de la vue, du rendre visible à tout prix, formate non seulement notre manière de regarder, mais aussi notre manière de penser. D’une part, cette tentative d’effacer les frontières du non visible, nous conduit à un «culte des apparences »1 et d’autre part, face à ce flux incessant d’images, l’esprit n’a plus le temps de digérer toutes ces informations. S’attarder sur les détails, les discerner, les analyser, tenter de les comprendre et de les assimiler à notre propre système de pensée, s’avère être un exercice mental de plus en plus complexe. Notre attention est comme hypnotisée par ce mouvement continu. Il n’y a plus de temps mort, facteur essentiel pour nourrir la perception et la réflexion. Dès lors, le regard exercé du spectateur-consommateur aiguise ses réflexes rétiniens, mais atrophie son imagination et sa capacité de représentation. Nous sommes comme colonisés de l’intérieur. Le philosophe-essayiste Günther Anders constate que: «tandis qu’auparavant la tactique […] avait consisté à exclure les sans-pouvoirs de tout éclaircissement possible, celle d’aujourd’hui consiste à faire croire aux gens qu’ils sont éclairés, alors qu’ils ne voient pas qu’ils ne voient pas»2. A force de vouloir être trop éclairés, nous nous aveuglons.

C’est comme l’obscurité de la nuit, elle n’est plus toute noire. La lumière des lampadaires chasse ses mystères et réduit l’espace d’évasion aux seules dimensions du visible. Nous perdons alors ce sixième sens qui est censé nous orienter malgré l’obscurité, censé nous éclairer du dedans et y faire danser les ombres, nos ombres, notre chambre noire.

Tenter d’éradiquer l’obscurité en rivalisant avec les astres est un jeu dangereux. Certains se sont brûlés les ailes.

Carla Tundo
Sociologue de formation, spécialisée
en communication sociale et visuelle


1 In Communications, n° 75, collectif,
Le sens du regard, Façons de voir, manière de regarder dans les sociétés démocratiques contemporaines,
C. Haroche, Paris:Seuil, 2004, p. 149 2 ibid, p. 160

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