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Octobre 2008 
Susciter une vision de l’image qui soit utile à la vie
Auteur : Zachée Betché

Image et vie apparaissent comme deux notions antagoniques. Car la première, à l’instar de la photographie, fige son objet dans le temps et dans l’espace. L’image peut être un prisme déformant de la vie. Or la vie, par essence, est mouvement et continuité. Même dans le présent de l’image, à l’instant où la photographie est prise et sauvegardée, il n’est pas évident que la galaxie des formes de la réalité soit reproduite in extenso.

Il faut aussi le préciser, l’image n’est pas négative en soi. Elle doit par contre s’efforcer de ne pas être totalisante, mais offrir à celui qui va la scruter plus tard, sa modestie, celle de ne pas prétendre dire ce qui existe au-delà de ses propres bornes, de ne pas pouvoir révéler la totalité de ce qui est. L’image doit être une tentative de compréhension, un reflet de ce qui est perçu, un signifiant plutôt qu’un signifié. C’est même à la limite une hypothèse de ce qui semble être reproduit. Toutefois, elle n’est pas rien. Elle a l’audace de proposer quelque chose, un regard, et peut-être même un instant unique, et que l’on voudrait inoubliable, de la vie.

Fondamentalement, l’homme s’est toujours servi de l’image, même si l’impression actuelle est dominée par ce que nous pouvons appeler les facilités des médias qui sont de plus en plus performants. La différence peut se situer au niveau de la marchandisation qui est devenue bêtement essentielle pour nos sociétés en quête de sens. La publicité qui y est utilisée fonctionne à plein temps et n’offre en grande partie que des stéréotypes de produits, voire de gadgets dont l’utilité première semble s’être étiolée au profit de la superfluité. Le niveau de vie actuel semble alors, comme le défendit Georges Bush au sommet de la terre à Rio en juin 1992, non négociable1.

Mais toute cette nouvelle civilisation de l’image n’a pas émoussé l’ardeur quasi viscérale de l’humain pour une image qui soit humaine. L’humain, au-delà de tout jugement de valeur, a besoin de ce moyen.

À la base, elle correspond à une production humaine nécessaire pour se situer, pour interpréter et communiquer. Impossible d’exister sans image, car le langage à lui seul est image. Cependant, elle recèle aussi la forme d’une positivité au sens philosophique du terme. C’est quelque chose qui existe, qui est palpable et situé là devant soi, prêt à capter l’attention du sujet. Il revient à celui qui reçoit cet «héritage» de pouvoir le gérer. Quoi en faire? L’image cesse d’être une positivité lorsque j’amorce son questionnement. En interrogeant l’image, je la soumets au défi de la vérité. Je la jauge. C’est vrai que ce qui paraît gênant aujourd’hui, c’est le franchissement des limites de l’obscénité au premier degré. Quoi en faire? Les enfants sont soumis à des images qui ne sont guère «faciles» même pour les adultes. Qui décidera, dans notre société dite civilisée, de réglementer? La censure individuelle suffit-elle? Non pas que rien n’eût été fait à ce niveau, seulement faudrait-il que ce qui est fait fût perfectible! On peut espérer garder cet élan vif.

Dans un certain sens, on peut observer d’une manière générale, un fléchissement voire un appauvrissement de la critique dans nos sociétés. Elle subit la loi de la réalité dans le monde dit «unidimensionnel » - pour reprendre le terme plus que d’actualité du philosophe allemand Herbert Marcuse -, où la tendance est à l’uniformisation au détriment du pluralisme. Cette uniformisation est le reflet de l’abdication face à notre propre image des hommes, des civilisations et des choses qui font partie de nos mythes. Difficile de s’en affranchir. L’image infligée à l’autre subit mon propre spectre que je n’ose rectifier. A force de ne regarder qu’à travers son propre spectre on reproduit une image d’autrui qu’on avait déjà auparavant. Ce ne sont que des «imagessouhaits » qui se répètent.

Que faire donc? Deux propositions majeures peuvent apparaître provisoirement comme des outils possibles. La critique est première parce qu’elle questionne l’image, la retourne et la raisonne. A la critique de sa propre image ou de son prisme personnel, s’ajoute le principe du pluralisme. Ce dernier paraît justement, dans ces circonstances- là, être l’antithèse de l’image (ou du stéréotype) parce qu’il offre bien évidemment des regards différents et variés. En se saisissant de ces deux outils cités plus haut, il apparaît possible au sujet ou à celui qui reçoit l’image, de ne pas l’idolâtrer, mais de l’appréhender à sa juste valeur, de la faire évoluer ou de la «traverser», de trouver en elle des facettes diverses, etc.

La dualité image et vie n’est possible et prometteuse que si, et seulement si, la première devient intéressante, variée et dynamique à l’instar d’un objet d’art, d’un chef-d’oeuvre qui provoque en l’homme l’inspiration et fait fonctionner son imagination créatrice. A ce moment-là, l’image devient féconde et productrice de sens, utile pour la promotion de la vie.


Notes : 1 Ces propos ont été repris par J.-.M Harribey (cf. L’économie économe, L’Harmattan, Paris, 1997).
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