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Octobre 2008 
L’image est-elle notre fenêtre sur le monde?
Auteur : Valérie Gorin

«Sans images, pas d’événements», l’adage est bien connu. Dans un 21e siècle à peine entamé, il se révèle particulièrement préoccupant tant la distinction entre image et événement se dilue entièrement dans un flot permanent d’informations, où le visuel prédomine comme mode de perception du réel. Les images viennent-elles illustrer un fait qu’un consensus international considère comme un événement, ou les opinions publiques ne prennent-elles conscience de l’événement qu’à partir du moment où il est mis en image, esthétisé?

Les événements dramatiques du 11 septembre 2001 auront marqué profondément cette entrée dans l’ère du visuel. Les terroristes l’auront bien compris, puisqu’ils ont prévu suffisamment de temps entre l’impact des deux avions pour s’assurer que les caméras des médias locaux tourneraient. Entièrement vécu sous l’angle des médias – télévision, film des frères Naudet1, caméras de surveillance disposées dans la ville, appareils photo et téléphones portables des centaine de New Yorkais – le terrible attentat marque le passage de l’événement dans l’hypermédiatisation. Lors des premières heures de retransmission en direct, l’ensemble des chaînes télévisées mondiales se contentent de passer les mêmes images en boucle, en ajoutant souvent que «les images se passent de commentaires ». Comme si leur simple spectacle pouvait à lui seul résumer l’ensemble des faits et des implications, comme le commente le célèbre philosophe français Jean Baudrillard: «De toutes ces péripéties nous gardons par-dessus tout la vision des images. Et nous devons garder cette prégnance des images, et leur fascination, car elles sont, qu’on le veuille ou non, notre scène primitive. […] Le rôle de l’image est hautement ambigu. Car en même temps qu’elle exalte l’événement, elle le prend en otage. […] L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. »2

Un siècle et demi après l’apparition des médias de masse, la boucle peut sembler bouclée. Ils ont permis la diffusion globale et permanente de l’information – orale, textuelle, visuelle – à l’ensemble des masses. Toutefois, peut-on véritablement parler d’effet de saturation ressenti de nos jours devant le flux permanent d’images? L’histoire du visuel ne saurait se résumer à l’époque contemporaine; que l’on pense à l’immense richesse iconographique dont nous disposons depuis les premières traces peintes sur diverses grottes aux temps préhistoriques. Peintures, gravures, illustrations diverses nous ont renseignés, depuis des millénaires, au fil des étapes de l’histoire humaine, sur les sensibilités, les moeurs, les coutumes et les idées des sociétés qui nous ont précédés, fournissant aux sciences historiques de formidables témoignages nécessaires et complémentaires aux archives écrites. L’on oublie cependant souvent qu’à toute époque, ces images ont aussi eu des vertus pédagogiques, idéologiques, cathartiques pour ceux qui les regardaient. Simple exemple, les innombrables vitraux qui racontent le calvaire christique ou la vie des Saints dans les églises chrétiennes; ces scènes, certes stylisées, servaient de support indéniable aux prêches pour les foules analphabètes. Le principal changement du 19e et de la révolution industrielle sera la mécanisation des supports, la diffusion rapide et importante et l’accès des masses prolétaires à l’éducation.

Pourtant, l’invention de la photographie au 19e marque une rupture radicale: «L’introduction de la photo dans la presse est un phénomène d’une importance capitale. Elle change la vision des masses. Jusqu’alors, l’homme ordinaire ne pouvait visualiser que les événements qui se passaient tout près de lui, dans sa rue, dans son village. Avec la photographie, une fenêtre s’ouvre sur le monde. […] Avec l’élargissement du regard, le monde se rétrécit. Le mot écrit est abstrait, mais l’image est le reflet concret du monde dans lequel chacun vit.»3 Réel, le mot est posé. L’enregistrement mécanique voulu par l’appareil veut que la photographie soit perçue comme une preuve objective, un miroir de la réalité, sa trace indélébile. Avec l’apparition de l’image mouvante, associée au son, de la télévision, les effets du visuel s’accentuent. Le direct aspire les spectateurs dans une réalité semivécue, presque vécue. Les distances, physiques, symboliques, sont amoindries à travers la représentation médiatique qui annonce, dénonce, esthétise, sentimentalise4.

L’heure aujourd’hui est pourtant au pessimisme, à la crainte, au scepticisme devant le vatout à l’image. Sollicitation permanente du regard, surenchère des contenus – drôles, violents, insolites – pour forcer la concurrence accentuée depuis l’apparition du Net, des blogs et des sites entièrement consacrés aux vidéos. Les interrogations sont légitimes, mais qu’en est-il des atouts des images? A nouveau, les exemples sont infinis sur nombre d’événements qui ont été «conscientisés» par les opinions publiques grâce aux images. Parmi les plus spectaculaires, les images de l’humanitaire: famine du Biafra en 1968 et premières images d’enfants africains squelettiques, reprises en 1985 avec la famine en Ethiopie ou la famine au Soudan en 1992. A chaque fois, les mêmes clichés furent à l’origine de mouvements humanitaires massifs. «Tel est le pouvoir des images», souligne le magazine Time en 1992. «Mais si de telles images sont ce qu’il faut pour venir en aide ne seraitce qu’à une seule personne en péril, qu’il en soit ainsi»5. La charge émotive de l’image est indéniable. Elle prime sur le mot, invariablement. La mémoire visuelle est souvent la meilleure, voire la plus répandue. Notre mémoire collective se nourrit d’innombrables référents iconiques. Ils nous fournissent un formidable moyen de connaissances. Oui, l’image est partout, au point que l’homme moderne doit s’interroger devant la «société du spectacle»6 où il vit. Une société qui s’est enfermée dans son regard sur elle-même, mais surtout sur l’Autre. Mais à trop vouloir stigmatiser le pouvoir du visible, on en oublie sa compréhension. Car si un retour en arrière n’est pas envisageable, il est nécessaire d’entamer un plaidoyer pour une meilleure lecture de l’image et de son langage, voire de tourner son regard vers les horizons invisibles. Car la réalité, c’est aussi tout ce qui est hors-cadre.


Notes :

1. Ces deux cinéastes français tournaient à l’époque un reportage sur les pompiers de New York. Ils sont en vadrouille avec une équipe le matin du 11 septembre; leur équipe sera la première appelée sur la tour nord, dont ils filmeront intégralement l’évacuation et l’effondrement de l’intérieur.

2. Jean Baudrillard, «L’esprit du terrorisme», Le Monde, 2 novembre 2001.

3. Gisèle Freund, Photographie et société, Paris, Seuil, 1974, p. 102. Les mots sont soulignés par l’auteure de l’article.

4. Voir Luc Boltanski, La souffrance à distance, Paris, Métailié, 1993.

5. Time, «Landscape of death», 14 décembre 1992, p. 30.

6. Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967.

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