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Février 2008 
Une pratique qui exige une force morale
Auteur : François de Vargas

D'après le grand penseur contemporain René Girard, toutes les sociétés humaines sont fondées sur la violence; il y a, à l'origine de toutes les civilisations, et dans leurs mythes fondateurs, une victime sacrificielle. Girard a montré que toutes les cultures connaissent des boucs émissaires dont le châtiment doit amener la paix. Ce n'est qu'avec la religion biblique, et plus particulièrement avec le Christ, que la victime a été vue comme innocente et que la réponse à la violence a été la non-violence. Le Sermon sur la montagne a été une révolution dans l'histoire de l'humanité.

Malheureusement, les églises, qui se veulent disciples du Christ, ont rarement compris ce message. L'histoire est pleine de violences perpétrées par les églises: elles ont fait la chasse aux boucs émissaires, notamment les juifs, les musulmans, les hérétiques, elles ont béni les canons, elles ont prêché les croisades, encouragé les conquêtes coloniales. Il a fallu attendre Gandhi, un hindou, pour que la non-violence soit de nouveau considérée comme une attitude cohérente et responsable face à la violence dans laquelle nous vivons. Ce que je dis là n'est pas tout à fait exact, car il y a, dans le bouddhisme, le taoïsme, chez les Grecs (Antigone de Sophocle), dans les écrits de plusieurs écrivains tels Tolstoï, des pages éclatantes sur la non-violence. Mais il est vrai que la non-violence n'est devenue une technique, une stratégie, qu'au 20e siècle, notamment avec Gandhi, Martin Luther King, le Dalaï-lama, et de nombreux militants des droits humains de toute religion.

À la base de la non-violence, il y a la constatation que la violence engendre un cercle vicieux. Le précepte «Oeil pour oeil, dent pour dent» n'a pour résultat que de multiplier les borgnes et les édentés. Il y a aussi une nouvelle conception de la justice. Celle-ci n'a plus pour but d'infliger un châtiment égal au mal qui a été commis, ce qui est très proche de la vengeance, mais elle vise à la réhabilitation du criminel, à son éducation et en fin de compte à la réconciliation.

Mais il est évident que la pratique de la non-violence exige une force morale, une réflexion, une prise de conscience qui n'est pas évidente pour tout le monde. Car au-dedans de chacun de nous, il y a le désir de vengeance pour le mal subi, il y a la peur de l'ennemi qui risque de nous anéantir si nous ne le combattons pas, il y a la conviction qu'une certaine violence est nécessaire pour éduquer ou pour maintenir un certain ordre social. Il n'est probablement pas possible d'être véritablement non-violent si l'on n'a pas conscience d'avoir été soi-même pardonné et d'être soi-même aimé. Il s'agit aussi de savoir ce en quoi l'on croit, car on ne peut lutter pour le respect de la démocratie ou des droits humains en utilisant des moyens qui leur sont contraires. D'où l'importance des sessions sur la non-violence où l'on prend conscience de ce qu'on a soi-même vécu, de ses propres peurs et de ses propres convictions, en compagnie d'autres personnes qui deviennent des amis.

«Quand j’arriverai à ne plus commettre le moindre mal et que je me serai débarrassé de toute pensée hautaine ou dure si fugitive soit-elle, alors, mais alors seulement, les cœurs les plus endurcis seront ébranlés par ma non-violence».
Gandhi

Les défenseurs de la non-violence rencontrent souvent le scepticisme, pour ne pas dire les sarcasmes. – Allons donc! si vous vous faites attaquer, si l'on veut violer votre femme ou kidnapper vos enfants, ou si vous vous faites dévaliser, vous ne vous défendrez pas? – Pensez à Hitler et à ses invasions successives de tous ses pays voisins, ne fallait-il pas se joindre à ceux qui lui résistaient par les armes? – En fin de compte la non-violence n'est-elle pas une lâcheté?

A ceux qui critiquent la non-violence je rappellerai que Gandhi, le grand apôtre de la non-violence, a dit qu'il préférait être violent que lâche, que Jésus lui-même, s'il n'a pas pris les armes, a chassé les marchands du temple et a attaqué les pharisiens avec une rare violence verbale. Non, la non-violence n'est pas l'acceptation de l'injustice ni le refus de dénoncer ce qui est intolérable. Je rappellerai aussi que Jésus n'a pas dit: Si l'on te frappe sur la joue droite, laisse-toi faire, mais il a dit «Tends l'autre joue», autrement dit: Prends une initiative qui désarçonne l'adversaire, car celui-ci n'attendait peut-être rien de mieux qu'une réaction violente qui lui permettrait de continuer à t'opprimer. L'action non-violente consiste essentiellement à maintenir le but: celui-ci n'est pas d'anéantir l'adversaire, mais de lui faire comprendre que les moyens qu'il utilise sont inadmissibles et de viser, à long terme – je reconnais que c'est parfois à très, très long terme! – à la réconciliation.

« La haine ne supprime pas la haine. Seul l’amour y parviendra. Libres d’entraves, la non-violence brise les réactions en chaîne du mal. En conséquence, je lui resterai fidèle car je crois qu’elle offre au Noir la seule chance saine et morale d’accéder à la liberté ».
Martin Luther King

La réflexion sur la non-violence doit donc se développer dans la recherche de moyens efficaces pour dénoncer l'injustice et pour lutter contre les oppresseurs. Il est arrivé que les non-violents croupissent des années en prison sans pouvoir mettre en œuvre ces moyens. Mais il est arrivé qu'une fois sortis de prison, tels Nelson Mandela (qui n'a pas toujours été non-violent mais qui a compris ce que c'était), ils ont pu accomplir une œuvre extraordinaire, bien plus efficace que ceux qui ont utilisé la violence.

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