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Décembre 2007 
Jimmi va avoir 20 ans …
Auteur : Alain Simonin
Depuis quatre ans, des enseignants de la Haute Ecole en Travail Social de Genève conduisent, avec leurs étudiants, un atelier «OASIS» intitulé: La citoyenneté agressée: la place des jeunes dans la cité. Pendant trois mois les étudiants, crayons à dessiner, appareils photos et enregistreurs en mains, vont à la rencontre, des jeunes, des travailleurs sociaux, des responsables associatifs, des élus, d’un quartier ou d’une commune. Ils cherchent à comprendre comment «les jeunesses» d’aujourd’hui vivent ce monde souvent sans empathie, sans attention, sans solutions de rechange, pour celles ou ceux qui ne trouvent pas tout de suite leur chemin professionnel, familial, ou citoyen. Ils cherchent à comprendre comment certains d’entre eux en viennent à exister au travers d’incivilités, d’errance, dans une ville qui est devenu leur famille, leur territoire de confrontation, d’apprentissage mais aussi de souffrance. En 2005, ils étaient à Meyrin, cité satellite construite aux portes de Genève dans les années 60. Les résultats de cette enquête à caractère ethnographique sont accessibles sur le site internet www.ies-geneve.ch/meyrin
Alain Simonin

Voici le parcours de Jimmi (prénom fictif). Jimmi va avoir vingt ans. Il a terminé l’école obligatoire mais reste à ce jour sans formation. Il nous explique pourquoi. A la sortie du Cycle, il faut faire un choix. Sans conviction, il opte pour l’Ecole de Commerce, puis arrête car il ne s’y sent pas à sa place. Il opte ensuite pour un apprentissage de poly-mécanicien auquel il met fin également car, nous dit-il, c’était trop difficile. L’année d’après, il s’essaie à la vente chez un grand distributeur de matériel informatique et hi-fi où il entame un nouvel apprentissage. A nouveau cette tentative le déçoit, cela ne correspond pas à ses attentes et à l’idée qu’il s’était fait de ce métier. Il termine tard tous les soirs, travaille le samedi et sa vie sociale s’amenuise comme une peau de chagrin. Le contrat est rompu de part et d’autre. Entre deux tentatives d’apprentissage, Jimmi fait de brefs passages à Transit ce qui lui permet de garder un lien social et une activité.

C’est à ce moment-là que l’ambiance familiale, déjà précaire, se dégrade franchement. Sa mère, ne supportant plus de voir son fils interrompre à nouveau un apprentissage, le met à la porte. Jimmi se retrouve alors sans ressources et c’est là que commencent la «galère» et l’alternative de l’économie illégale. Pour se faire un peu d’argent Jimmi se met à revendre un peu d’herbe. Il passe son temps essentiellement dans la rue, il vole pour manger et se met à boire de l’alcool pour mieux supporter ses difficultés. Pour dormir il se réfugie dans les allées d’immeubles. Il nous parle de cette période dans la rue comme une période qui l’a «abîmé», mais qui lui a permis de grandir, de devenir plus mature. Quand tu dois aller piquer ton pain et ton salami à la Migros pour bouffer, tu te sens pas très bien. Et pis y a plein de gens qui te jugent sans te connaître, qui ont des préjugés. Pour eux rap égale racaille.

Il nous confie en revanche qu’à cette période dans la rue, il a été demandé une aide financière dans un centre social. Cette aide lui a été refusée et Jimmi attribue ce refus à son apparence d’alors. J’étais amaigri et sale, mon training était dégueulasse et je suis sûr que si j’avais été tout propret cette assistante sociale aurait été d’accord de m’aider. J’ai un pote dans la même situation que moi qui a pu obtenir de l’argent avec cette même AS. Lui il a l’air propre sur lui et présente bien avec son training tout neuf, bien blanc. Ouais elle m’a cassé.

Jimmi nous parle alors de sa situation familiale. Ses parents ont divorcés lorsqu’il avait huit ans, sa sœur avait trois ans. Sa mère a refait sa vie récemment et a eu un autre enfant. Il nous dit avoir une relation très conflictuelle avec sa mère. Avec elle ça monte en symétrie. De toute façon elle ne croit plus en moi. Ma relation à elle c’est comme un mur. Un mur que je dois casser et le seul moyen d’y arriver c’est d’obtenir un CFC (…).

En revanche il entretient aujourd’hui de bonnes relations avec son père qu’il qualifie de personne ressource. Il me parle calmement et essaie de me comprendre. Jimmi pense qu’il a déçu ses parents. Ils avaient des attentes, c’est normal. Mais ils ne me comprennent pas.

Aujourd’hui, il nous dit avoir fait beaucoup d’efforts. J’ai arrêté de boire, encore un peu mais sur le plan festif, et j’ai arrêté de fumer des joints (…). Mais il nous confie une chose importante. Lors de son dernier apprentissage Jimmi devait suivre des cours dans une école. Dans le cadre du cours de français il a du écrire une rédaction. Jimmi nous raconte qu’il aime écrire. Il fait du rap et écrit des textes. Sa rédaction a été affichée au mur de la classe «comme exemple» par le professeur. Pour Jimmi, on sent que cela a été un moment important. Il s’est senti valorisé et en référence à cela il nous dit: Ouais j’étais fier et là je me suis dit «il faut que je retourne à l’école». Le seul truc qui me motive c’est faire du social.

Jimmi nous révèle que le coup de main qu’il donne à la maison de quartier lui a fait comprendre qu’il aimait aider les gens et que c’est ça qu’il voulait faire comme métier. Travailler à la maison de quartier ça vaut de l’or. Et puis quand j’étais dans la galère, ici (à la maison de quartier) je trouvais toujours un sourire, quelque chose qui te rappelle que tu existes, que tu es quelqu’un. Jimmi nous explique qu’il a discuté avec son père de son envie de faire du travail social. Son père lui a répondu qu’il voulait trop aider les autres, qu’il fallait d’abord qu’il s’occupe de lui avant de s’occuper des autres (…).

Arrivées au terme de l’entretien, nous demandons à Jimmi comment il se perçoit et aujourd’hui et s’il arrive à s’imaginer dans l’avenir. Moi aujourd’hui je suis bien, je suis moi-même. J’ai fait tomber la carapace alors je suis plus sensible mais je suis moi. Je vois certains copains qui font les malins et je me dis dans ma tête «fais ton malin, ça t’apportera rien». Et puis quand je vois ceux qui s’en sortent grâce au fric de leurs parents, bof, ils ne s’en sortent pas vraiment. Celui qui s’en sort par ses propres moyens.... «chapeau!». Plus tard je me vois bien marié avec des enfants, comme mes parents...

Alexandra Grandjean
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