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Octobre 2007 
La santé au-delà de la santé
Auteur : Zachée Betche

Lorsque l’on convoque une discussion autour de la santé dans notre société actuelle, il est des constats qui se dégagent inéluctablement. Bien qu’on n’arrive pas à les énumérer tous, autant dire tout de suite que le pôle positif dans une constatation générale, c’est que mieux que dans de nombreuses zones du monde, la santé en Suisse est bel et bien assumée, prise en charge et «maîtrisée». On peut alors se permettre d’affirmer que la santé est connectée non pas principalement à la problématique des conditions matérielles existantes, mais à son coût.

On constate année après année une tendance bien réelle: le coût de la santé (médicaments, primes d’assurance, soins) connaît moult augmentations. Cela peut logiquement s’expliquer, surtout à l’heure de la marchandisation tous azimuts qui impose le dogme de la consommation et du profit. Cette situation distrait même le patient-consommateur qui semble souvent plus emporté, certainement parce qu’il n’a pas le choix, à ruser avec les prix et les primes qu’à poser (ou s’opposer) le (au) véritable problème. Le coût de la vie en général connaît une ascension relativement fulgurante parce qu’il s’adosse à ce principe magique qui favorise souvent pour soi et pour autrui la course folle vers l’avoir au détriment même de la santé. Ainsi, on peut dire que lorsque mettre en péril sa santé pour accéder à une sorte de mieux-être superflue devient la norme, il y a lieu de s’interroger sur l’essentiel en recadrant la notion même de mieux-être.

Du point de vue philosophique, la notion de santé reprend, comme dans la médecine traditionnelle, la dimension physique du corps mais en la dépassant. C’est-à-dire, au lieu que la santé ne relève que du physique, elle va à la fois concerner le psychique, le mental, le spirituel, le communautaire et se radicaliser comme une sorte de «bien-être». Il s’agit bien, du point de vue ontologique et phénoménologique, d’être et de se sentir bien tant dans son état que dans son projet d’être existant. Il s’agit de bien être ou accéder à une sorte d’ataraxie, c’est-à-dire l’absence totale de troubles comme dans l’Antiquité grecque, chez Démocrite notamment. Du coup, la notion devient complexe parce qu’elle va introduire à la fois le relatif et l’absolu en les couplant, les distançant l’un de l’autre, voire même les opposant. La santé devient alors un sujet difficile à aborder, un thème digne d’un dialogue platonicien où le supposé malade doit prouver sa maladie et où l’homme en bonne santé doit affirmer ou expliquer en quoi il est en bonne santé à l’interlocuteur qui questionne sans cesse. Cet interlocuteur n’est pas médecin, du moins pas à la manière dont on l’entend. Ce «médecin» circonstanciel serait un accoucheur d’esprit qui procède via ce qu’on a appelé, depuis Socrate, la maïeutique.

«Il n’y a pas de richesse préférable à la santé du corps»
L’Ecclésiaste

C’est quoi au juste être en santé? L’interlocuteur va y revenir sans cesse sachant que son vis-à-vis tenterait de s’échapper, non pas en fuyant l’espace réel de la discussion, mais en tentant de le subvertir, de noyer involontairement la question en racontant autre chose que l’essentiel ou en choisissant une seule orientation, celle qui lui paraîtrait communément connue et probablement facile. Il y a donc de la difficulté et celle-ci réside à la fois dans la relativisation que dans l’absolutisation du terme. Si la santé est seulement relative, elle nourrirait toutes sortes de calculs, de légèretés voire même de fantasmes liés à notre modernité gourmande qui n’aspire qu’à posséder et à manier savamment la superfluité.

En revanche, si la santé devient absolue, elle ne laisserait pas de place à la vie et ses mécanismes internes ou à ses variantes, à ses phases ou à ses surprises, à ses rebondissements ou à ses supposées impasses, etc. Ce qui est en jeu c’est la notion même de vie, sa faculté d’être vie et sa destinée. La santé est inhérente au jeu de la vie, c’est-à-dire à ses subtilités qui sont susceptibles de voiler à la fois la santé et son contraire.

Ainsi, ni la relativisation, ni l’absolutisation ne permettent de cadrer définitivement la santé ou le bien être du bipède raisonnable.

«Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade; tu meurs de ce que tu es vivant».
Montaigne

En dehors d’une mise en perspective philosophique, on peut disposer d’autres grilles de lectures apparentées comme la sociologie, l’anthropologie et même la théologie. Posons quelques questions qui instaurent le lien avec la théologie en partant de la notion de vie. Pourquoi la vie existe-t-elle et comment? Comment la notion de santé s’articule-t-elle à celle de la vie? Si la vie est nécessaire parce que, comme êtres humains, nous ne pouvons pas la concevoir autrement, il va falloir sans cesse produire du sens (acquisition de la santé par exemple) afin que la nécessité même de la vie soit justifiée. Posons la santé comme ce pourquoi il faut que la vie se produise. Envisageons aussi une sorte de conscience vitale qui nous fixe au cœur de la vie du monde plutôt que dans l’obscur choix d’une démission ou d’un refus de conquérir, une non mission.

La santé c’est prioritairement cette relation qui se tisse avec et à l’origine. Théologiquement parlant, une telle démarche constitue le geste fondamental. Mais il faudra à la suite de cette fondation élucidée, libérer une autre question, celle qui concerne le comment, la manière de rendre cette vie qui nous est donnée véritablement digne.

La vie c’est la santé. L’individu croyant va tenter d’y parvenir en légitimant toutes les étapes qui y conduisent. Viennent alors au secours de la santé, un ensemble de moyens humains qui ont fait leur preuve dans l’histoire humaine, tout ce qui relève de la médecine générale, de la psychologie, de l’art, de la technique, de la communauté, bref un ensemble de paramètres qui définissent la nature holistique de la santé. Ensuite, il faudra, pour le croyant, fixer l’espérance comme principe nécessaire et radical. La santé c’est vivre l’espérance avec ses réalités et ses virtualités. La dimension asymptotique caractérise en somme l’impossible cadrage historique. Il faut toujours voir la santé au-delà de la santé pour limiter, voire supprimer, les simplifications réductrices.

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