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Août 2007 
Le mythe de l’Union européenne
Auteur : Pierre Lehman

En cette année 2007, on célèbre le 50e anniversaire de ce qu’il est convenu d’appeler l’Union européenne (UE). Les Etats européens, à l’exception notoire de la Suisse, ont abandonné une part importante de leurs compétences, dont celle de battre la monnaie, à des technocrates non élus qui siègent dans la Commission européenne. A part son ineffable président, José Manuel Barroso, les membres de la Commission ne sont même pas connus du public. L’UE est avant tout un espace économique et son premier objectif est la croissance économique dans les pays membres, croissance qui ne fait qu’augmenter la fracture sociale avec d’un côté les privilégiés au salaire indécent et de l’autre une masse de gens dont une partie toujours plus grande sombre dans la misère

En décembre 1992, le peuple suisse avait fort heureusement refusé de se joindre à l’Espace économique européen (EEE, en allemand EWR). Peu avant la votation, Marie-Louise von Franz et Théodore Abt, tous deux enseignants à l’Institut C.G. Jung à Zurich, avaient publié dans un journal suisse alémanique un article intitulé «Wissen aus der Tiefe zum EWR» (ce qu’on pourrait traduire par «Message de l’inconscient collectif au sujet de l’EEE»). Cet article relate trois rêves faits par un ex-conseiller d’Etat et conseiller national, Berhard Müller (publié dans le livre «Manneken Pis», der gefährliche Gang der Schweiz nach Europa). Ces rêves avaient manifestement un lien très fort avec la votation sur l’EEE. Je vais essayer du mieux que je peux de rendre en français le premier de ces rêves. C’est le rêveur qui parle:

«Je quitte ma maison à l’aube et descends la pente. Il ne fait pas encore jour et je dois regarder où je mets les pieds. C’est le printemps. A droite les buissons s’écartent et la vue s’ouvre sur une prairie entourée de hauts sapins rouges. Mais la prairie n’est pas comme d’habitude. Je m’arrête brusquement. Au milieu du pré, je vois la couverture d’herbe encore brune se soulever comme si une énorme taupe poussait par en dessous. Les mottes cassent et la terre s’éboule à gauche et à droite. Apparaît une tombe sur le fond de laquelle gisent des ossements humains blancs comme la neige. Je distingue nettement des jambes et un crâne. Les jambes commencent à bouger, la bouche s’ouvre et laisse voir deux rangées de dents. Les orbites sont vides et m’effraient. Le squelette se lève, quitte la tombe et se dirige vers moi. J’ai des sueurs froides. Le squelette prend forme, il porte un bonnet de moine, le crâne se mue en un visage barbu, les bras et les mains se tendent, les pieds sont chaussés de sandales de bois, le dos est chargé de piquets, de lattes et d’une masse. Ma peur s’estompe, mais la crainte demeure. Le vieillard jette sa charge à terre à côté du chemin, soupire et se tient immobile et très grand devant moi. Il se met à parle: «Lorsque Napoléon a amené mort et épouvante sur la Confédération, j’étais inquiet dans ma tombe. Lors de la première et surtout de la deuxième guerre mondiale, une forte inquiétude me saisit de nouveau, mais je ne me retournai pas. Le peuple s’est finalement aidé lui-même et mon intervention n’était pas nécessaire. Mais maintenant je commence à me tourner et me retourner, rien ne m’arrête. Je dois sortir de ce tombeau sombre et oppressant. Mais je suis devenu vieux et faible, trop faible pour mettre en place cette clôture. Viens, je vais te montrer où passe la frontière entre la patrie et le reste du monde et tu installeras cette clôture sur cette frontière. Une patrie sans frontière, ça n’existe pas, elle sombrerait avec toute sa population. Ma clôture n’est pas imperméable, ce n’est pas une haie de ronces infranchissable. Mais elle est une limite, elle sépare ce qui nous a été confié, que nous devons protéger et entretenir, de ce qui ne nous appartient pas et dont nous n’avons pas le droit de nous saisir. Si la patrie est trop grande, la diversité de ses habitants risquerait de la faire éclater. Une patrie doit être connaissable (überschaubar). Bouge-toi mon frère, prends la masse et aide-moi. La Suisse doit de nouveau acquérir un contour, le peuple doit savoir ce qui est à lui et ce qui n’est pas à lui».

«Je tiens la masse dans mes mains, incapable de la manier parce qu’elle est beaucoup trop lourde pour moi. Au moment où je m’apprête à la redonner, le vieillard me regarde intensément et je le reconnais. C’était Nicolas de Flüe.» Fin du rêve.

Commentaire des auteurs de l’article: «La simplicité du message est impressionnante. De nouveau, comme il y a 505 ans à Stans, il s’agit de la pose d’une clôture. À l’époque, le conseil déterminant de Nicolas de Fluë était de ne pas la mettre trop loin, de se restreindre et de concilier des points de vue opposés. Aujourd’hui, d’après le rêve, la Confédération est dans une crise plus dangereuse que lors des deux guerres mondiales. Frère Nicolas est inquiet au point d’intervenir à nouveau. Nous devons à l’évidence réapprendre à distinguer ce qui nous appartient, dont nous sommes responsables, de ce qui ne fait pas partie de notre pays. Patrie signifie d’abord sentiment d’appartenance et c’est précisément ce qui a été systématiquement discrédité lors de la célébration du 700e anniversaire de la Confédération. Ne sommes-nous pas des gens cosmopolites et mobiles dans une Europe de régions? C’est cela le nouveau mythe. Il est étonnant que la question déterminante de l’EEE, à savoir l’ouverture des frontières, soit considérée comme anecdotique... L’EEE est à l’évidence une suppression de barrières et donc un premier pas vers l’adhésion à l’UE... mais une Europe unie doit résulter de bases spirituelles et culturelles communes et pas seulement d’avantages commerciaux. Cela prend du temps.»

Il y a 15 ans que ce texte a été publié. Son but était de mettre en garde contre une adhésion prématurée à un projet essentiellement marchand. La Suisse a une histoire, une culture et des traditions et il importe de savoir si elles sont compatibles avec l’aventure européenne. Aujourd’hui rien ou presque n’a changé.

L’UE est d’abord un conglomérat économique, voire militaire, et la Constitution heureusement rejetée par les Français et les Hollandais prévoyait d’accentuer encore la dimension économique et militaire de l’UE. Par ailleurs, l’UE tend à se rapprocher des États-Unis sous l’impulsion de l’Allemagne Angela Merkel et de la France de Nicolas Sarkozy, alors qu’elle devrait au moins essayer de faire contrepoids à l’empire américain qui cherche à s’approprier le monde entier, quitte à le rendre invivable.

À ce stade, l’UE reste un projet dangereux, ce qu’il était déjà il y a 15 ans. Il serait malheureux que la Suisse se laisse embarquer dans cette aventure. En restant en dehors, elle a une meilleure chance d’échapper au nivellement mondial orchestré par l’OMC à la botte des États-Unis. Et peut-être fera-t-elle réaliser à l’Europe – à ne pas confondre avec l’UE – qu’on ne peut pas construire une société viable uniquement sur des critères économiques et financiers. Si le but de l’UE avait été vraiment d’abolir la guerre, il aurait fallu qu’elle appelle à la suppression de toutes les armées plutôt que de pousser au renforcement des capacités militaires de l’Union. Mais cela aurait été en contradiction avec son obsession de croissance économique, laquelle aboutit nécessairement au pillage de la planète et à la soumission des citoyens au pouvoir.

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