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Avril 2007 
Lettre à la charmante personne chargée des ressources humaines
Auteur : Vincent Massard

Chère Madame, vous avez droit à mon admiration. Dans un monde où les décideurs sont les maîtres, vous avez votre place au sein de leur élite. En effet, vous êtes une personne qui savez décider et trancher dans le vif. Vous êtes d'une efficacité qui me laisse pantois.

En effet, pas plus tard qu'aujourd'hui, je me suis permis de vous adresser une offre de service. Ne vous en plaignez pas, j'imagine que c'est vous qui avez mis l'annonce sur le site que, jour après jour, depuis que je suis au chômage, (ô le vilain terme qui doit sonner de façon malséante à vos charmantes oreilles...) je consulte avec espoir.

L'annonce décrivait une tâche que j'eusse assumée avec brio, panache et professionnalisme, même si je peux, à juste titre, me considérer légèrement surqualifié pour elle.

Ce qui m'étonne, et provoque ma sincère admiration pour votre esprit décisionnel, c'est le professionnalisme et la célérité avec lesquels vous vous êtes acquittée de votre mission et avez su, grâce à une clairvoyance que je m'en voudrais de mettre en question, écarter mon dossier.

Brillant dans les nouvelles technologies, je vous ai adressé, chère Madame, une postulation électronique: une lettre de motivation sous la forme d'un courriel et, en pièces jointes, de format pdf, copie de mes diplômes et un magnifique CV où, sous ma photo, on peut lire ce qui fait que je suis un collaborateur dont un nombre impressionnant de firmes a tort de se passer.

Il se trouve que, pour adresser mes courriels, j'utilise un logiciel qui m'a signalé l'heure exacte à laquelle vous avez ouvert ma postulation et celle à laquelle vous m'avez adressé votre réponse, d'un modèle tellement standard qu'elle évite de distinguer hommes et femmes en interpellant les destinataires d'un simple «Bonjour». Pas de Monsieur ou de Madame, on évite ainsi les erreurs et, qui plus est, cela sonne «jeune».

Vous avez donc, chère Madame, ouvert ma lettre à neuf heures cinquante-cinq. Je ne sais avec quel logiciel vous ouvrez les pièces annexées, le mien met facilement vingt-cinq secondes pour ouvrir un pdf, mais je suppose que le vôtre est plus rapide.

Vous avez donc examiné tout ce dossier en votre âme et conscience, relevant les points forts et les points faibles et vous avez pris votre décision en toute sérénité et connaissance de cause: mon profil ne convenait pas au poste que vous deviez repourvoir.

Il ne me reste plus qu'à m'incliner devant votre décision et respecter un choix fait en tenant compte de tous les paramètres. Je tiens cependant à vous marquer ma sincère admiration et à vous poser une question, à laquelle rien ne vous force d'ailleurs à répondre: comment avez-vous fait pour ouvrir, lire mon dossier consciencieusement, prendre votre mûre décision et me répondre à neuf heures cinquante-six, soit en une minute?

Au risque de vous importuner, car je me rends compte que le temps d'une personne qui sait décider si vite est plus précieux que celui d'un vulgus pecus dans mon genre, je me permets de vous prodiguer un conseil que mon grand âge (celui-là même qui vous a fait rejeter ma candidature) et mon expérience me dictent: la prochaine fois, entre la réception d'une lettre et sa réponse, allez prendre un café, remplissez une grille de sudoku et laissez passer un quart d'heure. Comme cela, celui qui s'est donné la peine de vous écrire aura l'impression qu'on le prend au sérieux, qu'on lit ce qu'il écrit.

Vous qui nous envisagez en tant que ressources humaines, n'oubliez pas que derrière chaque offre que vous recevez, il y a une personne qui s'est donné la peine de rédiger une offre d'emploi. Elle mérite au moins qu'on perde plus qu'une minute à lire son dossier. Vous ne le faites pas, grâce à votre esprit décisionnel hors pair, c'est fort bien. Mais la simple charité chrétienne voudrait que vous laissiez un peu d'illusion à tous ceux qui vous écrivent.

Recevez, chère Madame, les compliments et les salutations d'un admirateur.

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