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Octobre 2006 
Se débarrasser des concepts de populisme et de démagogie
Auteur : Antoine Chollet

Je crois que, lorsque nous parlons de populisme ou de démagogie, il faut impérativement procéder à un travail de clarification de ces concepts, nécessaire au vu de l’usage plutôt flottant de ces termes depuis peu, et confronter ensuite ces concepts aux valeurs politiques que l’on défend.

Tout d’abord, je ne pense pas que ces deux termes doivent être distingués, puisqu’ils recouvrent, dans l’usage courant qu’on en fait, des réalités sinon exactement similaires, du moins clairement analogues. Ils désignent tous les deux, pour ramasser la définition à l’extrême, les mouvements ou les personnalités politiques qui, dans leurs discours, flattent le peuple. Derrière cette définition se trouvent des questions politiques implicites d’une extrême importance, tout particulièrement trois d’entre elles.

La première, c’est l’opposition du peuple à une élite (politique, sociale, économique). Cela revient à identifier le peuple à la populace, à la multitude – fidèle en cela à une très longue tradition de pensée qui remonte au moins à Platon –, en ajoutant que ce peuple-là est menaçant. Une fois ses forces libérées, il mettrait en danger la société, puisque ignorant des limites qu’elle doit se fixer. La seconde question mise en jeu par ces concepts est celle de la flatterie, qui se scinde, selon moi, en deux parties distinctes, quoique solidaires: le peuple est ignorant (il peut être flatté), le peuple réagit à ses émotions (il aime être flatté). Si l’on peut faire preuve de démagogie à l’égard du peuple d’une part, c’est nécessairement parce qu’il ne maîtrise pas suffisamment les problèmes politiques pour pouvoir juger par lui-même, et pour reconnaître ce qui serait de l’ordre de la flatterie de ce qui relèverait du «réalisme». En d’autres termes, le peuple est bête: vieille figure de la pensée politique. D’autre part, la flatterie fait forcément appel à l’émotion, voulant s’ajuster aux sentiments de la masse sans chercher à rationaliser son discours, et détenant par là même son efficacité puisque ce peuple se montrerait plus sensible à ses «tripes» qu’à son intellect. C’est un formidable travestissement de la nature de la politique que de dire que cette dernière doit se séparer des émotions, et se replier dans le seul domaine de la raison, de la technique ou de la science. Au contraire, la politique est principalement affaire de valeurs, donc, nécessairement, d’émotions. Les questions politiques, Max Weber le disait admirablement bien, ne sont pas décidables en raison, mais dépendent des croyances les plus profondes ou des valeurs les plus essentielles que défendent les individus. C’est à celles-ci que s’adressent, en dernier lieu, les discours politiques; cela revient à dire qu’ils marchent tous à l’émotion, donc que cela ne peut en aucun cas constituer un critère fiable pour distinguer les «populistes» des autres. Cela ne signifie pas, bien entendu, que l’émotion soit seule en scène, mais qu’elle traverse tous les discours politiques, non pour en masquer les faiblesses mais pour les animer, leur donner du sens, répondre à la question du «pourquoi?».

Nous avons là, je crois, un résumé assez fidèle des postulats implicites qui seuls peuvent justifier l’utilisation des concepts de populisme et de démagogie: les populistes s’adressent aux masses, ces dernières sont ignorantes et marchent à l’émotion.

Ces trois postulats contredisent massivement les principes qui sont au cœur du projet démocratique depuis au moins 250 ans. Issu des Lumières, remontant jusqu’à certaines sources grecques, celui-ci part en effet du principe que les êtres humains sont égaux politiquement (donc qu’il n’existe pas d’élite politique légitime), que la politique est affaire d’opinion et non de science (raison pour laquelle elle commande la participation de tous), et que la compétence, en démocratie, c’est celle de l’usager de la chose politique, c’est-à-dire tous les citoyens. Evidemment, de nombreux «démocrates» ne signeraient pas ces principes, mais, ce faisant, ils nieraient les fondements historiques de la réflexion démocratique et révèleraient leur vraie nature d’oligarques (au sens grec du terme, le gouvernement de quelques-uns). Car voilà le problème, déjà identifié maintes fois: les discours démocratiques que l’on entend la plupart du temps sont en réalité des discours oligarchiques, ou si l’on préfère élitistes, pour utiliser un mot plus contemporain. L’utilisation des termes populisme et démagogie appartient de plein droit au vocabulaire de ces derniers, et doit donc être considérée comme étrangère aux discours démocratiques.

Comment, en effet, justifier d’un point de vue démocratique que l’on considère que le peuple suive le premier homme providentiel venu, pour autant qu’il parle «son» langage, qu’il est tellement ignorant qu’il doive être éclairé par des élites politiques sages et bienveillantes, et, plus fondamentalement, qu’il existe – sur les questions politiques – une distinction entre une populace quasi décervelée et une élite qui détient le savoir? C’est contre toutes ces assertions que les différents mouvements démocratiques se sont battus, qu’elles soient le fait de l’absolutisme au XVIIIe siècle, de la bourgeoisie au XIXe, des différents fascismes ou des empires coloniaux au XXe. Force est d’admettre, ainsi, que la référence constante au populisme ou à la démagogie véhicule avec elle des relents antidémocratiques assez clairs, même s’ils sont la plupart du temps implicites, voire inconscients.

div class="cd"> «Le peuple n’aime ni le vrai ni le simple: il aime le roman et le charlatan».
Edmond et Jules de Goncourt

Mais, après cette mise au point, comment dès lors qualifier les discours de l’UDC en Suisse, de Le Pen en France, du Vlaams Belang en Belgique, puisque l’on sent bien qu’ils présentent une différence par rapport à ceux de la plupart des autres formations politiques? C’est peut-être ici qu’il faut réintroduire une notion qui paraîtra étrange à bien des lecteurs: celle de vérité. Ce qui est choquant, révoltant même, dans ces discours «populistes», ce n’est pas qu’ils s’adressent au peuple, ce n’est pas qu’ils se veulent émotionnels, ce n’est pas qu’ils se préoccupent des problèmes des gens modestes, c’est qu’ils sont construits sur des mensonges, tout simplement.

La différence essentielle entre ces discours et la dénonciation, disons par exemple, des salaires exorbitants des dirigeants d’entreprise, tous les deux dénoncés comme «populistes», c’est que les premiers sont faux et que la seconde repose sur des faits avérés. Or l’on sait très bien que le mensonge en politique (auquel appartient la calomnie, par exemple) est redoutablement efficace du fait qu’il contrevient aux conventions de la discussion, qu’il sort des tactiques rhétoriques admises, et en vient à pervertir les fondements mêmes de la vie en commun.

Face au mensonge, le débat est impossible, il se transforme en pure joute oratoire sans lien quelconque avec la réalité. Cela aussi est contraire à certains des principes cardinaux de la démocratie: l’intention de vérité derrière tout discours, l’attachement au principe de réalité, la franchise (ce que les Grecs appelaient la parrhèsia). Que ces principes soient souvent bafoués ne change rien à leur validité. Tout subjectifs que soient les discours politiques, ainsi que je l’indiquais plus haut, il n’en demeure pas moins qu’ils doivent reposer sur des observations correctes, des corrélations vérifiées et des exemples représentatifs. Ces faits peuvent conduire à des conclusions politiques fort différentes, selon les valeurs que l’on défend, mais les faits, eux, n’en sont pas transformés pour autant.

Dans ces conditions, je pense qu’il faut impérativement se débarrasser de ces concepts de populisme et de démagogie, du fait des postulats antidémocratiques qu’ils mettent en jeu. On devrait au contraire se concentrer sur le contenu des discours politiques, et cultiver la vigilance envers les inexactitudes, les approximations ou les erreurs qui truffent les constats servant de fondements à de nombreuses politiques. Et se souvenir aussi que le débat politique, in fine, est affaire de valeurs partagées ou contestées, et non d’une Raison abstraite ou d’une science, fût-elle politique.

Antoine Chollet
Chercheur en théorie politique au CEVIPOF
Institut d’Etudes Politiques de Paris
Dernier titre paru: La Suisse, nation fêlée, Presses du Belvédère, 2006

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