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Février 2006 
La paix concerne-t-elle aussi les entreprises et les administrations publiques ?
Auteur : Alain Simonin

Une enquête au coeur des relations de travail

Comment définir la paix ? On pourrait dire que c’est la volonté de ne pas porter atteinte à l’intégrité physique et morale d’une personne ou d’un groupe pour qu’ils puissent s’épanouir, développer leur potentiel individuel et collectif. Pratiquée à grande échelle et dans la durée, la paix devient un bien commun, une valeur commune. Tout collectif, couple, famille, association, entreprise, administration, gouvernement, se doit alors de la préserver en son sein et au dehors.

Après deux guerres mondiales particulièrement dévastatrices et humiliantes pour la dignité humaine, l’Europe, si l’on excepte l’Irlande du Nord et la région des Balkans, vit depuis 60 ans dans un climat de paix entre les peuples qui la composent.

Paradoxalement, la violence, comme agression physique et morale de la personne, réapparaît aujourd’hui dans nos sociétés, par une autre porte que la guerre : au coeur même des familles par la violence conjugale et la violence faite aux enfants, dans nos quartiers par les agressions, le racket, le viol collectif, l’incendie de voitures, dans nos entreprises par le harcèlement psychologique, le harcèlement sexuel.

Dès lors, une nouvelle question nous est posée : devons-nous nous efforcer de construire la paix ici et non plus seulement là-bas ? Devons-nous admettre que nous sommes concernés par le mépris d’autrui et la violence exercée sur lui, non seulement comme lecteur de journal ou téléspectateur, comme volontaire ou donateur au service d’une oeuvre humanitaire, mais aussi comme habitant, voisin, parent, étudiant, ouvrier, employé, cadre, directeur d’entreprise ou d’administration publique ? La paix à interroger derrière la porte d’un bureau, en salle des maîtres, dans l’atelier de confection, au coeur d’une réunion d’un conseil d’administration !

Demander aux hommes et aux femmes qui font la richesse d’une localité, d’un pays, s’ils considèrent que le temps et les compétences qu’ils consacrent à leur travail, contribue, selon eux, à la construction de la paix !

Ou si dans l’organisation de l’entreprise ou de l’administration dans laquelle ils passent une bonne partie de leur vie, quelque chose de la mise en oeuvre d’une violence ordinaire s’est mise en marche ! A l’origine de ce projet d’enquête, une constatation : nous évoquons toujours la paix à construire en regardant vers le lointain, avec la conviction qu’une telle perspective ne nous concerne pas directement. Nous prions pour la paix dans le monde, pas pour la paix dans nos lieux de travail, ni dans nos quartiers. Or la guerre débute par la méconnaissance, l’indifférence, le discrédit, le mépris, la mise à l’écart, l’humiliation, la privation, le rejet, l’exclusion, manifestés à l’égard d’un voisin, d’un collègue, d’un partenaire. Les armes de cette guerre au quotidien sont d’abord les regards, les mots, les comportements, légitimés par une appartenance, une autorité, un règlement, une loi. Elles construisent peu à peu la distance, puis la haine. Enfin, si le contexte le favorise, elles s’attaquent à la personne elle-même, par l’agression d’abord verbale, puis physique. Insidieusement, puis ouvertement, des individus, des groupes, peuvent être menacés dans leur existence même.

Construire la paix est donc une question qui se pose ici, aujourd’hui, au coeur de nos activités quotidiennes, pour chacun d’entre nous. Et comme le travail occupe, pour une majorité de personnes, plus de la moitié de la vie diurne, l’enquête est à mener au sein même de l’activité économique, dans les relations de travail et par rapport à l’organisation concrète de celui-ci, du haut en bas de la hiérarchie de l’entreprise ou de l’administration publique. En effet, pour orienter son travail dans une perspective de paix, chacun, quel que soit le poste qu’il occupe, est l’auteur de son action. Il fait des choix, adopte une attitude, sélectionne tel comportement, entame une démarche. Le choix est certes conditionné par un contexte de prescriptions et de loyautés, mais il demeure l’exercice possible d’une liberté et d’une responsabilité.

La paix est une attitude subversive parce qu’elle nous incite à reconsidérer nos actes, nos relations quotidiennes avec un autre regard. C’est cet autre regard que voudrait proposer l’enquête.

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