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Décembre 2017    [54]
Un bonheur absolu
Auteur : Alain Simonin

J'habite 6 mois par année en contrebas d'un petit village accroché à la montagne des Voirons qui domine le lac Léman. La forêt, immédiatement accessible à pied depuis notre maison, incite à la balade, que je fais le matin le plus souvent possible pendant une heure.

Côtoyer les bâtiments d'une chèvrerie dont je peux retrouver la marchande de fromage au marché du samedi matin. M'enfoncer dans la forêt silencieuse où se mélangent résineux et fayards tous dressés vers le ciel avec majesté et élégance. Admirer avec un étonnement qui souvent m'émeut lorsque je débouche sur une clairière, cette vaste prairie en pente douce où j'ai plusieurs fois surpris un renard précipitamment retourné dans la forêt en ma présence. Tous ces paysages qui constituent, pourrais-je dire, les pages d'une balade-lecture, m'enchantent à chaque fois. Mais cette prairie particulièrement, qui surgit soudain au sortir de la forêt et montre au loin le clocher du village, me touche profondément.

Ce paysage m'apparaît comme une figure de paix, d'harmonie parfaite entre la nature et les humains. Je demeure immobile devant cette vision, parfois de petites larmes coulent même sur mon visage. Plus haut en poursuivant sur ce chemin en lisière de la forêt, qui monte vers la route du village, je parviens à un petit carrefour. Là je sais que j'ai rendez-vous avec «elle». A côté du vieux lavoir abrité par un toit d'ardoise où il me semble que résonnent encore les voix des femmes faisant la lessive, «elle» se dresse devant moi. Une croix en fer forgé, posée sur un poteau de pierre. Quoi de plus banal, dans un village savoyard.

Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir.
– Saint Luc

Et pourtant. Elle n'est pas comme les autres, cette croix, oh non! D'ordinaire elles sont austères, nous effrayant même par la dureté de ce croisement entre une barre verticale dressée vers le ciel et une autre horizontale qui nous rappelle l'horrible écartèlement qui crucifia il y a plus de 2000 ans cet homme-Dieu dont nous avons rejeté le message d'amour. De quoi me gâcher soudain ma belle balade en solitaire dans cette campagne qui m'emplit de paix et d'harmonie. Mais je sais que le dérangement sera tout autre. Car cette croix, qui m'apparaît derrière le bleu du ciel par jour de beau temps, m'envahit à chaque fois d'une douceur infinie, qui là aussi fait couler les larmes sur mon visage. C'est qu'au lieu de cette dure verticalité de fer qui nous effraie tant, elle dessine au contraire des arabesques tout en rondeur le long de quatre petites tiges qui partent de l'axe en diagonales (quatre points cardinaux?) formant un carré. Un peu comme des pétales de fleur autour de leur tige. Horizontalement, deux doubles tiges avec une flèche aux deux extrémités, semblent suggérer, sans obligation, des directions à prendre.

Celui qui a façonné ce petit édifice n'était pas habité par une morale édifiante, mais sans doute par un pur amour. Cette croix avec laquelle j'ai périodiquement rendez-vous, parle à mon coeur. Elle me dit l'infinie douceur et bonté que cet «homme» nous a laissées en témoignage de son passage sur terre. C'est pour moi un moment, certes fugace, de bonheur absolu. Une balade dans l'éternité.

Alain Simonin
Lucinges-Genève

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