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Octobre 2017    [59]
Quand la presse s'aligne…
Auteur : Jacques Secretan

Quand la presse s'aligne sur les pouvoirs en place, la liberté de chacun est menacée.

Les pouvoirs qui interagissent avec la sphère médiatique, j'en ai expérimenté les effets au long de ma carrière de journaliste, dont les débuts remontent aux années septante. A l'époque où je réalisai une rétrospective sur l'athlétisme aux Jeux Olympiques, pour La Semaine Sportive, en 1972, je ne me doutais pas que ce serait en pays de Vaud, quarante-cinq ans plus tard, que je me verrais confronté le plus concrètement aux pouvoirs en place.

Dénoncer des exécutions aux Etats-Unis, d'accord. Par contre, prétendre que des policiers et des juges vaudois ont pu causer des erreurs judiciaires, et que celles-ci trouveraient leur source dans une instruction partiale et incomplète, ça non. En l'occurrence, c'est à certains édiles du pouvoir judiciaire que j'ai affaire, le plus souvent indirectement, sans que rien ne soit dit ni écrit. L'influence de certains magistrats vaudois et fédéraux sur la presse locale, cela me paraît manifeste, a pour conséquence une dégradation de ma crédibilité au sein même de la profession.

«Ce n'est pas à un journaliste de me faire la leçon!», m'a signifié en substance le procureur général du canton de Vaud, Eric Cottier, lorsque je lui ai demandé comment cinq juges cantonaux avaient pu établir, en 2009, que «la boulangère» Jacqueline Albanesi n'avait pas pu se tromper de jour en déclarant avoir servi, à 17h le samedi 24 décembre 2005, au moment de fermer boutique, deux des personnes que François Légeret était censé avoir assassinées de jour-là vers midi... alors que lui-même et le tribunal qui ont rejugé cet homme en 2010 ont conclu que la boulangère n'avait pu voir ces dames que le vendredi. Un tel revirement n'était-il pas absurde, du moment que le vendredi 23 décembre 2005, Mme Albanesi avait terminé son travail une heure et demie avant la fermeture de la boulangerie!

En toute méconnaissance de cause

Pour bon nombre de mes consoeurs et confrères, notamment celles et ceux qui n'ont eu le temps que de jeter un oeil à mes livres-enquêtes, prétendre que la justice a pu se planter dans des affaires qui ont été amplement médiatisées, c'est trop gros pour être simplement possible. Donc c'est forcément Secretan qui se fourvoie, se sont-ils dit et se disent-ils sans doute encore, en toute bonne foi. Mais en toute méconnaissance de cause.

La culture est basée sur l’individu, les médias mènent vers l’uniformité; la culture éclaire la complexité des choses, les médias les simplifient.
– Anton Kundera

Des trois affaires sur lesquelles j'enquête depuis plusieurs années, en tant qu'indépendant, deux ont pour théâtre le canton de Vaud. Or elles sont considérées l'une et l'autre comme classées; donc tabou pour la Radio et la TV romandes1, ainsi que pour d'autres médias comme Le Temps, par exemple. C'est un constat. Depuis que le pouvoir judiciaire a entériné la condamnation à vie de François Légeret, et celle de Laurent Ségalat à quatorze ans de prison, l'une des question que je me pose est la suivante, au stade actuel d'un travail qui devrait inciter les autorités concernées à réviser leurs certitudes: le pouvoir politique exercera-t-il, en définitive, un rôle de contrepoids que le pouvoir judiciaire n'a en l'occurrence pas trouvé en son sein?

La réponse à cette question mettra encore des mois, si ce n'est un an ou même davantage, à se concrétiser, sans doute. C'est ce que je me dis alors que plusieurs journaux romands ont mis en exergue un fait nouveau additionnel mis au jour après la publication de mon livre intitulé Un assassin imaginaire, au printemps 2016. Sous la forme d'un témoignage percutant, celui d'une dame ayant reconnu et salué Ruth Légeret le 24 décembre 2005, à proximité de la boulangerie où elle s'était trouvée cinq minutes plus tôt.

La léthargie de la justice vaudoise

Cette forme de révélation m'a été confiée juste après la publication d'un reportage dans L'Illustré du 15 mars 2017, où une interview de François Légeret est parue accompagnée d'une grande photo, opportunément dépourvue du cache noir qui affuble d'ordinaire les suspects et les condamnés. Il y est question de sa requête en révision, fondée sur un fait nouveau exposé dans mon livre, à savoir la confirmation par le fils de la boulangère que sa mère avait servi Mmes Légeret mère et fille juste avant qu'il ne vienne la chercher en voiture, pour le réveillon. De plus, ce témoignage a été confirmé par la collègue de travail que sa mère remplaça à la boulangerie.

Le constat de léthargie qui semble ici caractériser la justice vaudoise, je ne fais que le reconduire à chaque fois qu'un nouvel écueil est avalé par le pouvoir dominant, sorte d'amalgame consensuel où se retrouvent des juges, des élus de tous bords et aussi des journalistes… inclus une partie de ceux qui ont suivi l'un des procès Légeret, voire les deux, en 2008 à Vevey et en 2010 à Lausanne. En pareil cas, pour qui prétend bousculer le consensus dominant, l'enjeu consiste à susciter l'émergence d'un contre-pouvoir.

Quant à savoir comment procéder, la question est ouverte. J'y apporterai, en conclusion de cette chronique qui ne prétend aucunement être exhaustive, une ébauche de réponse toute personnelle, en lien avec les deux exemples «vaudois» évoqués. En y ajoutant un clin d'oeil en direction d'un condamné à mort qui est devenu mon ami, Dale Flanagan, reclus depuis plus de trois décennies dans le pénitencier d'Ely, une forteresse plantée à 2000 mètres d'altitude au nord du Nevada.

Aucune enquête sérieuse

Le double meurtre qui lui est attribué, celui de ses grands-parents, n'a pas fait l'objet à l'époque d'une enquête sérieuse. Les procureurs Hampton et Seaton, décédés entre temps, se sont satisfaits du témoignage d'une prostituée qui déclara, pour de l'argent, avoir reçu les confidences du petit-fils des victimes, un mensonge que l'avocat Michael Laurence est parvenu à démontrer après plus de vingt ans d'investigations, jusqu'à obtenir la déclaration écrite de deux parents de la jeune femme ayant assisté à la préparation du faux témoignage. Dans cet Etat, je précise que les dernières exécutions ont été celles de onze «volontaires», dont plusieurs innocents qui n'en pouvaient plus. Jusqu'à ce qu'un moratoire de fait s'établisse, à partir de 2006. Faute notamment de disposer de produits létaux agréés, cette situation perdure. Cela n'a pas empêché l'inauguration, l'an dernier, d'une salle d'exécution «dernier cri» qui a coûté près d'un million de dollars au contribuable.

Les gens reprochent souvent aux médias de ne pas apporter de bonnes nouvelles, oubliant commodément que plus on carbure à la catastrophe, plus on vend.
– Jean Dion

Briser le silence, ce n'est souvent rien d'autre que défier la précipitation et l'amateurisme. Des handicaps de poids, à l'heure de l'info immédiate et permanente, où l'anecdote et le répétitif supplantent dramatiquement l'analyse et la réflexion. La retenue, pour ne pas dire la couardise de certains médias supposés sérieux, n'a dès lors pas de quoi surprendre. Faute de moyens et surtout de temps, les lacunes propres aux enquêtes bâclées sont escamotées, et la tendance à passer sous silence les abus de pouvoir se généralise.

Redonner sa place au journalisme d'investigation, en Suisse comme aux Etats-Unis ou ailleurs, n'est hélas guère à l'ordre du jour. Cependant, lorsque le correspondant du Guardian à New-York se limite à quelques téléphones pour interroger mon ami Dale sur les conditions qu'il a éprouvées durant dix-huit mois d'isolement, entre fin 2011 et début 2013, sans rien dire du faux témoignage qui l'a expédié il y a trente-trois ans dans l'antichambre de la mort, ce n'est pas un média corrompu et frileux qui est pointé du doigt. Et chez nous, lorsque mes deux derniers livres ne débouchent sur aucune interview à la Radio ni à la TV romandes1, médias avec lesquels j'ai pourtant collaboré de manière suivie durant presque toute ma carrière, je formule des remarques similaires, nappées d'incompréhension. Pourquoi s'aligner sur le pouvoir en place, quand une enquête (approfondie) met en cause certains de ses piliers?

À l'heure d'Internet et des journaux gratuits, le devoir d'irrespect mérite plus que jamais d'être reconduit. J'ai été injuste, dans ces lignes, en n'accordant qu'une phrase à celles et ceux qui, au sein de la profession, honorent ce précepte et d'autres valeurs fondamentales des métiers de l'information. A ces journalistes et reporters de la galaxie numérique, dont les conditions de travail sont bien moins enviables que celles que j'ai connues dans mes pérégrinations aux quatre coins du monde, j'exprime une profonde gratitude. Face à la désinformation et aux mensonges qu'il s'agit de contrer, le défi est de taille.

Jacques Secretan,
journaliste, Lausanne


 


Les livres évoqués dans cet article ont été publiés aux Éditions Mon Village:

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