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Juin 2015 
Charlie: faut pas Charrier !
Auteur : François Iselin
Rien au monde ne peut nous interdire d'être lucides. […] Le plus grand malheur pour nous serait de périr impuissants à la fois à réussir et à comprendre.
Simone Weil

Si certaines caricatures1 qui illustrent nos médias plaisent souvent, d'autres agacent, agressent, blessent et offensent. Il suffit pour s'en convaincre de visionner la galerie de caricatures françaises, prétendument «satiriques» ou «humoristiques», qu'affiche Google sur la Toile2.

Si les dessins de presse des Cabu, Plantu, Leiter ou Burki, nous interpellent en stimulant notre réflexion, d'autres caricatures au contraire, acerbes et grinçantes, nous sont imposées comme des confirmations de nos préjugés et face auxquels nous sommes pris en otage. Elles sont d'autant plus pernicieuses qu'elles nous mettent devant le fait accompli, nous privant de notre «liberté d'expression» pour y répondre, liberté que revendiquent leurs auteurs… mais que pour eux seuls!3 Ces brûlots provocateurs ont été de tout temps privilégiés par les courants politiques réactionnaires pour asséner leur propagande. L'UDC l'a bien compris en nous imposant ses ignobles placards xénophobes qui séduisent et trompent davantage les électeurs que leurs arguments.

La caricature calomnieuse, dénigrante et diffamante4 est un moyen d'expression privilégié de la droite. Elle prend ses observateurs par surprise, les met devant le fait accompli les privant du droit de répliquer. Elle s'impose aux lecteurs, comme des discours de dictateurs, des prêches de fanatiques ou les logorrhées de charlatans. Ses ravages se mesurent aux poussées des fièvres de haine des populations piégées, à leur soumission aux menées réactionnaires et à leur engagement sacrificiel pour soutenir les va-t-en guerre. Ces dessins orduriers s'imposent à tous, qu'ils le veuillent ou non, et leurs auteurs qui prétendent que les esprits sensibles «N'ont qu'à pas les acheter!» sont de purs hypocrites, car ils savent que leurs dessins seront affichés gratuitement et massivement sur les réseaux sociaux!

Le terme de caricature, qui rime autant avec imposture que culture, est un fourre-tout désignant le pire et le meilleur et l'on s'étonne que les «Je suis Charlie» n'y aient vu que du feu, refusant de faire la différence entre dessins de presse pédagogiques et satires propagandistes. Plus que le texte polémique, la caricature permet de charrier sans argumenter, d'insinuer un état de fait sans le démontrer, d'accuser un coupable sans apporter la moindre preuve. La caricature réactionnaire ne cherche pas à convaincre rationnellement, elle instille sournoisement des opinions sans les démontrer. Plus grave, elle semble anodine, insignifiante: une bonne blague, une plaisanterie, pense-t-on à tort. Mais, que de dégâts ces caricatures calomnieuses n'ont-elles pas faits dans la conscience collective!

Au cours du XXe siècle, ses ravages ont été désastreux. La France colonialiste et chauvine en a usé et abusé pour stigmatiser les boucs émissaires de son choix, incitant sa population à la haine pour mieux l'embrigader dans ses carnages revanchards: Juifs radins, Boches querelleurs, Francs-maçons manœuvriers, Arabes fanatiques, Bolcheviques au couteau entre les dents, Viets sanguinaires et j'en passe…

Ces caricatures appuyant ses provocations économiques et belliqueuses contre l'Allemagne vaincue ont mis le monde à feu et à sang lors de deux guerres devenues mondiales. «Nous [français] ne devons pas nous dissimuler notre responsabilité dans la situation allemande […]. Nous aurions le droit d'organiser immédiatement une vaste campagne […] pour manifester au prolétariat allemand notre solidarité agissante, faire comprendre au peuple français que la France, par son impérialisme agressif […] est directement responsable du mouvement hitlérien5. Ces désastres n'ont pas pour autant refroidi les ardeurs colonialistes et impérialistes de la France ni évité de nouveaux carnages au Vietnam ou en Algérie.

Aujourd'hui, les agressions de l'Hexagone se poursuivent comme si de rien n’était, pour satisfaire la cupidité insolente de ses possédants qui s'approprient impunément les matières premières de pays appauvris – la France surnucléarisée pille son uranium en Afrique –, qui arment les Etats belliqueux –elle est le premier exportateur européen d'armements –, qui font proliférer leur désastre nucléaire à travers le monde – qui projette la livraison de six réacteurs nucléaires EPR en Inde… Ceci sans le moindre souci d'apaiser les tensions qui déchirent l'humanité, mais, en les exacerbant au contraire, pourvu que cette Nation retrouve sa croissance économique, son pouvoir colonial, sa gloire républicaine et satisfasse ainsi les appétits insatiables de ses marchands de mort et de souffrances à travers le monde.

On eût espéré que la douleur du peuple français, frappé par l'assassinat de nombre des siens le 7 janvier l'incite à la réflexion et à l'action préventive: il n'en fut rien et Emmanuel Todd qualifie le rassemblement du 11 janvier d'imposture6 . Cinq mois après le drame, seuls l'orgueil blessé, l'instinct revanchard, la haine cocardière se sont imposés pour le plus grand malheur des exploités, opprimés et exclus pour qui la France n'est que souffrance.


* Ecrits sur l'Allemagne 1932-1933, Payot & Rivages, 2015, p. 197.
1 Les termes de caricature et de charrier ont la même étymologie: char, charger, charrier. Charrier quelqu'un, c'est se moquer de lui, abuser de sa crédulité. Charger, c'est faire porter à un bouc émissaire la cause de tous les maux. Dictionnaire Robert.
2 Rechercher sous: Caricature: juifs, francs-maçons, chrétiens, croyants, arabes, boches, etc.
3 La liberté d'expression proscrit la diffamation envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.
4 Caroline Fourest ose s'exclamer que: Le droit au blasphème constitue notre bien le plus sacré !
5 Simone Weil, Ecrits sur l'Allemagne 1932-1933, Payot & Rivages, 2015, p. 132.
6 Voir: Je suis Charlie… N'être que cela ? dans l'essor n° 1, 2015.

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