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Octobre 2014 
La politique: un service ou un métier?
Auteur : Rémy Cosandey

L’abstentionnisme grandissant lors des votations et des élections n’est hélas pas un cas particulier. Il est le reflet d’une société qui a perdu ses repères, qui a peur de l’avenir et qui a érigé l’argent comme vertu suprême. Conséquence: les femmes et les hommes, qui sont également des citoyennes et des citoyens, sont devenus des individualistes indifférents à ce qui ne les touche pas directement ou de très près.

La démocratie devrait assurer au plus faible les mêmes opportunités qu’au plus fort.
Gandhi

Dans un récent article publié dans l’hebdomadaire Marianne, l’éditorialiste Jacques Juillard disait: «C’est le cœur du système qu’il faut changer, non la carrosserie. Il faut donc croire au savoir et à la vérité. Il faut croire à l’honnêteté personnelle. Il faut croire au dévouement, à l’intérêt général.» Et d’ajouter: «Si vous pensez qu’on y arrivera avec la télé que l’on nous fait tous les soirs, cette apologie permanente du fric, de l’égoïsme, de la violence, de la bassesse et de la dérision, vous vous trompez. J’en appelle à la révolte contre la veulerie, l’égoïsme petit-bourgeois et le despotisme de l’argent.»

Pour réduire l’abstentionnisme, il est nécessaire que les gens se sentent concernés. Et ce n’est pas le cas aujourd’hui: les couches populaires ont été littéralement escamotées du paysage social, politique et culturel. Oui, on a perdu les couches populaires, mais on a trouvé à la place l’UDC (la mal nommée Union démocratique du centre), qui fait une politique anti-ouvrière… et qui récolte la majorité du vote ouvrier!

Le désintéressement croissant de la population est dû à trois grands maux: la peur, le manque de confiance et le fatalisme.

La peur? A grand renfort d’annonces ou de tous ménages, on affirme qu’il ne faut rien changer, que la situation actuelle est bonne (pour qui?), que l‘acceptation de certaines initiatives augmenterait le nombre de chômeurs, que les entreprises seraient moins concurrentielles. En un mot, on dresse un tableau apocalyptique avec souvent (c’est le cas de la caisse-maladie publique) l’argent des victimes.

Le manque de confiance? On ne croit plus aux promesses des politiciens, quel que soit leur bord. Selon un sondage, 80% de la population considère que les politiciens pensent davantage à eux qu’au bien commun.

Le fatalisme? La moitié des travailleurs sont des pendulaires et 10% d’entre eux font plus de 100 kilomètres pour aller travailler. Quand ils rentrent le soir à la maison, ils sont fatigués et se décompressent en choisissant des loisirs passifs (télévision, réseaux sociaux) plutôt que d’aller faire de la gymnastique, de la musique ou du chant. Il ne faut pas s’étonner que beaucoup de sociétés disparaissent et que d’autres sont confrontées à de graves problèmes d’effectifs. Explication de beaucoup de personnes: «Après une journée de boulot de fous, qu’on me fiche la paix!»

Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants; c’est l’indifférence des bons.
Martin Luther King

Existe-t-il des solutions pour remédier à cette situation? Je ne pense pas détenir la vérité mais je lance quelques pistes que j’ai tracées tout au long de mes cinquante années de militantisme. Je suis conscient que certaines d’entre elles relèvent de l’idéalisme et parfois même de la provocation. Mais je les énumère tout de même en espérant qu’elles serviront de point de départ à une réflexion sans tabou et constructive.

Tout d’abord, pour éviter que les politiciens en place soient surtout préoccupés par leur réélection, il faudrait limiter à deux ou trois au maximum le nombre des mandats (quatre ou cinq ans selon les cantons) et interdire le cumul. On pourrait ainsi éviter qu’il y ait des professionnels de la politique. A mon avis, la politique est un service et non un métier. A certains niveaux, il suffit d’avoir occupé une fonction durant quelques années pour recevoir à vie une rente largement supérieure au salaire d’un ouvrier qualifié. Il est urgent de supprimer ce privilège.

La liberté sans le civisme, la liberté sans la capacité de vivre en paix, n’est absolument pas la vraie liberté.
Nelson Mandela

En deuxième lieu, il faudrait que les partis politiques pratiquent moins ce qu’on appelle «la discipline de groupe». Il est désolant de constater qu’une idée qu’on a combattue lorsqu’on était dans l’opposition soit reprise lorsqu’on est majoritaire et vice-versa. Il faut aussi mieux expliquer au peuple qu’un élu doit parfois – collégialité oblige – défendre des positions contraires aux siennes. Un exemple: le conseiller fédéral Alain Berset a combattu l’initiative pour une caisse-maladie publique alors qu’il l’avait soutenue en tant que conseiller aux Etats.

Enfin et surtout, il faudrait prendre des mesures – mais j’avoue humblement que je ne sais pas lesquelles – pour que les autorités, législatives et exécutives, soit moins élitistes. Il y a quelques heureuses exceptions, mais la plupart des universitaires, des médecins et des avocats ne maîtrisent pas les problèmes auxquels leurs électeurs sont confrontés. J’entends souvent dire «Je me mets à la place d’un ouvrier ou d’un chômeur». Propos sans doute prononcés de bonne foi mais hélas très éloignés de la réalité.

Quand le pays, les cantons et les communes seront dirigés par les personnes qui connaissent les problèmes auxquels elles sont confrontées, je pense que le taux de l’abstentionnisme diminuera.

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