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Avril 2014 
L’aventure du train de la paix
Auteur : Théo Buss

En vue de l’Assemblée du Conseil œcuménique des Églises (COE) qui devait se tenir sur son sol, le Conseil national des Églises de Corée (du Sud, KNCC) a pris une initiative courageuse, il y a trois ans: lancer un train de la paix traversant huit pays, de Berlin à Busan, pour promouvoir la réconciliation et la réunification des deux pays séparés. Malgré les multiples obstacles et la veulerie des sceptiques, cent vingt participants ont tenu ce pari hardi, et ont relié la capitale allemande à la Corée du Sud en 23 jours. Cet article est un résumé du récit du pasteur Théo Buss qui a participé à cette grande aventure.

De Berlin à Busan

Le périple commença à Berlin le 6 octobre, avec un symposium de la paix pour rappeler que les chrétiens de l’ex-RDA priaient en masse en 1988-89 dans les églises du pays, en faveur de la réunification. Le Mur de Berlin tomba le 9 novembre 1989… Avec les participants au Train de la paix, nous nous rendîmes sur le site de la commémoration de ce Mur défunt, pour rendre hommage aux victimes, et nous en prendre à la folie des humains, qui s’entêtent à ériger des murs de la honte.

Le signal du départ fut donné lors d’une célébration aux chandelles devant la Porte de Brandebourg où s’est élevé le mur divisant les Allemagnes de 1961 à 1989. «De vos épées, faites des socs», rappela la pasteure Ulrike Trautwein, citant le prophète Esaïe (2:4). Puis nous avons embarqué dans le Transsibérien, pour traverser d’un trait la Pologne, la Biélorussie et l’ouest de la Russie. Pèlerins de 18 à 78 ans, en provenance de 16 pays, avec une majorité de Coréens, nous commencions à faire connaissance…

La cathédrale du Saint-Sauveur reconstruite

A Moscou nous attendait un madang1, terme qui désigne la cour intérieure des maisons coréennes traditionnelles, espace de rencontre et de partage, de célébration et de vie en communauté, où l’on reçoit…

Des spécialistes russes, allemands, coréens, ainsi que des représentants des Églises évangéliques et du COE nous expliquèrent la situation des deux Corées et leurs engagements respectifs. De dialogue, point. Tout laissait entendre que le dignitaire de l’Eglise de Moscou, le métropolite Hilarion, avait plus important à faire que de passer un moment avec ces pèlerins trublions…

On nous fit visiter le Kremlin et l’Eglise du Saint-Sauveur, au centre de la capitale de l’empire de Poutine. Cette nouvelle cathédrale vient d’être reconstruite, en style triomphaliste, sur l’emplacement de l’ancienne, que Staline avait fait démolir pour y mettre une gigantesque piscine.

La déception de l’Oural

Nous attendions tous des montagnes d’une certaine importance… il n’en fut rien. Au nord, il y a des élévations à 1400 m, à ce qu’il paraît. Par contre, dans les vastes plaines, les villes réputées se succédaient, dont certaines avec de magnifiques églises à dômes dorés, noms en partie fameux grâce au Michel Strogoff de Jules Verne: Yaroslavl, Perm, Ekaterinburg, Omsk, Novosibirsk, Tomsk, Krasnoïarsk. Dommage, nous n’en connaissons que les gares: arrêts de vingt minutes… Nous enjambons des fleuves non moins légendaires, somptueux, comme la Volga, son affluent le Kama, l’Ob, le Iénisséi, pour arriver à Irkoutsk en Sibérie centrale, au bout de quatre jours et cinq nuits.

Nous fraternisons, nous nous invitons d’un compartiment à l’autre, nous partageons nos provisions. Tous les matins, la méditation se fait par compartiment, avec les livrets de liturgie et de chants préparés par les Coréens en anglais et coréen. Deux équipes de télévision nous accompagnent, une coréenne et une allemande.

L’enchantement du lac Baïkal

Tout superlatif reste au-dessous de la réalité: 31'500 km2 (superficie de la Belgique), lac le plus profond du monde (1642 m), plus grand réservoir d’eau douce (20% des réserves mondiales). Espèces uniques d’otaries, de poissons, de crustacés, d’algues… Pendant l’exposé sur le lac de la directrice de l’Institut d’études limnologiques (Natalia), la neige tombe. A la sortie, photo de groupe mouvementée, bataille de boules de neige; nos pèlerins africains – une douzaine – touchent la neige pour la première fois! Toute la ville d’Irkoutsk est blanche, les alentours également. Le prêtre orthodoxe, Evguéni Alexandrovitch, nous présente aussi un exposé, et reconnaît: «Nous vivons une double crise, anthropologique et écologique. Nous ne pouvons surmonter la crise écologique si nous ne résolvons pas notre crise spirituelle.»

Un soir, on me donne deux heures pour partager mon expérience comme volontaire dans le cadre du Programme œcuménique d’accompagnement en Palestine et Israël (EAPPI, été 2011). Après mon introduction, mes jeunes collègues du Train de la paix réfléchissent à la question «Quelles sont les différences et les ressemblances entre la situation des deux Corées et celle de Palestine/Israël?» Les résultats des groupes de travail des jeunes Coréens reflètent une haute conscience et une excellente connaissance de ces deux situations. Ils soulignent en particulier ce parallèle: il s’agit de séquelles du colonialisme.

Le lendemain, nous visitons le magnifique village d’Antonov, sorte de Ballenberg local, encore sous la neige, au bord du fleuve Angara, le seul effluent du lac. Puis nous arrivons au bord du Baïkal, une des merveilles du monde: extraordinaire, fascinant, éblouissant, aux reflets rutilants, aux couleurs chatoyantes, sous le soleil qui est revenu.

Pendant la nuit suivante, nous montons dans le train Irkoutsk-Beijing. Le wagon-restaurant est tenu par des femmes mongoles: cuisine et service remarquables. L’arrêt à Oulan-Bator est l’occasion de photographier la place de la gare. Image récurrente dans la banlieue de la capitale mongole: enclos familial, dans laquelle est plantée la yourte, avec une cabane attenante (WC, je suppose), et la voiture parquée à côté. Mais bien sûr, il y a aussi les édifices de style soviétique. Les grandes plaines de Mongolie sont soit désertes, soit habitées par des paysans sédentaires, qui élèvent des vaches et de petits chevaux. Emotion: nous voyons aussi des chameaux.

La fameuse Muraille

Changement de tableau après le passage de la frontière: les villages et les villes chinoises sont très densément peuplés, avec moult immeubles de plus de douze étages. Alors que nous nous rapprochons de plus en plus de Beijing, un cri enthousiaste retentit: la Muraille de Chine! Ce tronçon est en assez bon état, accroché à un relief comparable à une montagne escarpée du Jura, par exemple le Chasseron.

Notre pèlerinage de paix passe par des églises, par exemple celle de Hidian, dans un quartier du centre. Elle compte 7000 fidèles, célèbre cinq cultes dominicaux, dont un en anglais, et baptise 4000 jeunes adultes chaque année. Cette Eglise-mère, fondée en 1931, a engendré cinq églises «partenaires», comptant chacune quelque 10'000 membres, nous explique l’un des 14 pasteurs (en passant sous silence les années Mao). Comme la plupart des Églises de la mouvance protestante, celle-ci fait partie des Églises triplement autonomes et se nomme «post-denominational», donc ni anglicane, ni baptise, ni réformée. Elles vivent donc très bien sans missionnaires, sans appui financier de l’extérieur, et sont affiliées au Conseil chrétien. Le pasteur qui nous accueille en est persuadé: l’avenir du christianisme est dans le Sud!

C’est ici que nous attend la nouvelle fatidique: nous ne pourrons aller à Pyongyang. La raison n’est pas aussi évidente. Bien sûr, il y avait des réticences en Corée du Nord d’accueillir un groupe aussi grand que le nôtre, ainsi que dans des églises anti-communistes membres du KNCC. Mais, m’ont confié plusieurs Coréens qui avaient participé aux négociations entre Coréens des deux bords et Chinois, la raison principale est à chercher à… Genève: au secrétariat général, on a tergiversé au lieu de soutenir le Train de la paix, pour des raisons qui restent obscures. Ce qui est certain, c’est que cette attitude interrompt une politique constante du COE, qui depuis le début des années 80 a pris de nombreuses initiatives en faveur de l’unité coréenne.

Les Coréens, qui formaient le plus gros contingent des participants au pèlerinage, souffrent de la situation apparemment sans issue du conflit. À plusieurs reprises j’en ai vu qui pleuraient ou sanglotaient.

L’étonnante région de Dandong

Les Coréens du KNCC avaient prévu un excellent plan B, qui va se dérouler sans aucun accroc. Nous passons une nuit dans le train qui relie Beijing et Dandong, une ville de 700'000 habitants environ, dont les Chinois sont en train de faire une tête de pont pour la relation avec la Corée du Nord. Jugez-en plutôt: construction d’une autoroute, en cours de finition, d’une ligne de chemin de fer à haute vitesse, d’un magnifique pont sur la rivière frontière Yalu. En vue de son ouverture, les ouvriers travaillent 24 heures sur 24 à la construction d’un tout nouveau quartier de Dandong: les larges avenues et les immeubles sont quasi prêts pour accueillir 9000 habitants, des centres commerciaux et entreprises mixtes…

Pendant deux jours, nous avons pu observer un peu de ce qui se passe «en face», dans la ville de Shiniju: pêcheurs à la ligne, cyclistes, éclairage fonctionnant une heure par nuit, usines du temps de l’occupation japonaise tombant en douve. Lorsque nous sommes passés tout près de la rive nord-coréenne, en bateau, les Nord-Coréens n’ont pas réagi à nos signes de la main.

C’est ici que viennent les montgolfières… Hautes d’un mètre environ, équipées en combustible par des particuliers sur le quai même du fleuve Yalu, elles représentent un signe d’amitié écrit au stylo feutre aux Nord-Coréens. Par une belle soirée étoilée, le vent d’ouest poussait en quelques minutes ces messages d’espoir sur l’autre rive.

Busan, ou l’apothéose du Train

Après une dernière nuit en Chine, nous arrivons en bus au port de Dangdong et nous embarquons sur le ferry Oriental Pearl VI, avec 800 passagers. Le lendemain matin, nous sommes à Incheon et, à midi, nous arrivons en bus à Séoul, où le maire nous souhaite la bienvenue devant sa mairie. Les six Africains qui nous avaient quittés à Irkoutsk pour n’avoir pas obtenu le visa chinois sont au rendez-vous, dans la joie et l’amitié.

Le soir même, le train à grande vitesse – fabriqué en Corée – nous dépose à Busan, où l’accueil des autorités et des Églises coréennes est à la hauteur de nos attentes. Le délire est sensible! Le lendemain, mardi 29 octobre, le culte de clôture est célébré dans l’émotion intense, la ferveur et l’amitié franche, mettant un point final à cette magnifique expérience spirituelle, politique et interculturelle. Seule ombre au tableau: l’absence de tout représentant du COE. Personnellement, j’en retire un grand enrichissement, de nouvelles amitiés, en particulier avec des Coréens, aimables en tous points, modèles d’hospitalité et d’efficacité.

Le lendemain 30 octobre commençait dans l’immense complexe moderne BEXCO (grand comme plusieurs fois Palexpo) l’Assemblée du COE, la septième à laquelle je participe. Mais ceci est une autre histoire…


Note :
1. À l’Assemblée du COE de Busan, le terme madang désigne l’immense espace d’exposition où mouvements, ONG et groupes de base – en général plus engagés que les Églises institutionnelles – se présentent à travers des stands, des débats, de la musique et de la danse.

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