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Avril 2014 
Vous avez dit « progrès » ?
Auteur : Philippe Junod
L’indignation d’un lecteur

Progrès, quand tu nous tiens… Une nouvelle idole a rejoint le veau d’or sur l’autel de la modernité et la pensée «prête à porter» se nourrit de lieux communs pernicieux: «Qui n’avance pas recule», «Il faut être de son temps». Ou encore: «On n’arrête pas le progrès». Cet adage défaitiste aurait mérité de figurer dans le fameux Dictionnaire des idées reçues. Mais de quel progrès s’agit-il? Selon l’étymologie, progresser signifie avancer. Ce qui peut se faire à la descente comme à la montée. Question de direction. Or nos autorités ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Ils ont beau l’avoir long (le nez), l’œil reste myope.

On sait combien certains progrès peuvent se révéler mortifères. Sans même parler de ceux de l’industrie militaire, ceux de la chimie empoisonnent nos champs, nos rivières et nos lacs, et jusqu’à nos assiettes. «Bonne chance», comme dit Pierre Rabhi, qui propose de remplacer par cette formule le traditionnel «bon appétit». Les OGM menacent la biodiversité. La récente polémique sur les virus mutants de la grippe a mis en lumière les risques insensés que font peser certains biologistes sur la santé humaine1. Inutile de rappeler les dégâts trop bien connus entraînés par la recherche atomique. Dans leur propagande, qui se nourrit de fausses alternatives, les promoteurs du nucléaire accusent régulièrement leurs adversaires de vouloir en revenir à l’âge des cavernes ou de l’éclairage à la bougie. Comme s’il n’existait pas de solutions intermédiaires, et comme si des économies d’énergie étaient incompatibles avec notre confort.

La foi aveugle en la science, la confiance en sa capacité présumée de résoudre toutes les questions et de réparer nos erreurs, relève de la pensée magique. Or, c’est bien là que réside la cause des difficultés, chaque nouvelle invention engendrant de nouveaux problèmes, chaque découverte de nouvelles questions. Quand comprendra-t-on enfin que le progrès technique n’est plus la solution, mais qu’il fait bel et bien partie du problème? Dans un excellent dossier sur «La face cachée du numérique», un philosophe, un sociologue et un ingénieur ont analysé l’impact environnemental des TIC (technologies de l’information et de la communication)2. Le bilan de cette révolution numérique est consternant: épuisement rapide des ressources en terres rares, pollution par la mise au rebut des millions d’appareils dont le remplacement compulsif est suggéré par une publicité envahissante, et fantastique gaspillage d’énergie: «la consommation des centres de données dépasse celle du trafic aérien» affirment les auteurs, et d’ajouter: «De plus, quand on sait que la production de données pourrait être multipliée par 50 dans le monde d’ici 2020»… Tel est le vrai visage d’un progrès à courte vue, qui n’est pas perdu pour tout le monde, mais dont la facture sera réglée elle aussi par nos descendants.

La ruée vers l’or noir ou le gaz de schiste n’est pas moins inquiétante. Ici encore, ce sont les progrès de la géologie dans la recherche de combustibles fossiles qui font problème et menacent tout l’équilibre écologique. De plus, comme la Revue durable l’a démontré, dans un article intitulé «Les trois chiffres qui mènent à la catastrophe climatique»3, l’état actuel estimé des réserves équivaut à cinq fois ce que nous aurions le droit de brûler pour limiter à 2 degrés le réchauffement prévu par le consensus, pourtant minimaliste, obtenu en 2009 à Copenhague sur les rejets de CO2. Et les enjeux financiers sont tels que personne n’est assez naïf pour croire que les grands groupes pétroliers renonceront à ces profits. Pas vraiment de quoi se réjouir…

Les champions de la course à l’abîme arriveront-ils les premiers? Le malheur, c’est qu’ils y entraîneront l’humanité entière. A confondre le possible et le souhaitable, on va droit dans le mur. «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme»: l’avertissement de Rabelais n’a rien perdu de son actualité. Chez les scientifiques eux-mêmes, la notion de progrès est d’ailleurs remise en question. «Une autre science est possible», affirme la philosophe Isabelle Stengers, qui dénonce avec pertinence les dérives d’une accélération aveugle de la recherche4. Une véritable dynamique de mouvement perpétuel s’est instaurée, et la crise de l’évaluation et les contestations du classement donnent la mesure de cette véritable inflation, dérive que le physicien Libero Zuppiroli a stigmatisée avec talent dans La bulle universitaire5.

Quant au PIB, c’est sans doute la plus belle sottise inventée par les économistes. On sait que ce calcul aveugle et pervers, qui se contente d’additionner toute activité quantifiable, aboutit à faire des accidents ou catastrophes des facteurs positifs de développement (par la prise en compte des reconstructions). C’est dire s’il est pertinent pour mesurer le bonheur des hommes! Et pourtant, malgré toutes les critiques dont il a fait l’objet, cet étalon fait encore partie intégrante des diagnostics sur la santé des nations.

Lourde est la responsabilité des politiques, obnubilés par la notion de croissance, et dont la popularité et l’espoir de réélection ne s’accommodent guère de décisions courageuses. Lourde est celle des grands médias, soumis aux pouvoirs de l’argent, et dont la diffusion se nourrit de frivolités éphémères, plus aptes à faire vendre du papier que les voix de Cassandres. Lourde enfin est celle de certains scientifiques, qui hésitent à scier la branche sur laquelle ils sont assis. L’avenir appartiendra-t-il toujours aux apprentis sorciers et au peuple des autruches?


Notes:
  1. «Les furets de la discorde», in Science et médecine, repris dans Le Monde du 12 mars 2014.
  2. Fabrice Flipo, Mireille Dobré et Marion Michot, La face cachée du numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies, Éditions L’Échappée, 2013.
  3. La Revue durable, numéro de mars-mai 2013.
  4. Isabelle Stengers, Une autre science est possible. Manifeste pour un ralentissement des sciences. Éditions La découverte, 2013.
  5. Libero Zuppiroli, La bulle universitaire. Faut-il poursuivre le rêve américain ? Lausanne, Éditions d’en bas, 2010.
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