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Juin 2013 
Peur et soumission
Auteur : Pierre Lehmann

La délation est un antidote de la convivialité. Elle peut être un moyen de contrôler les citoyens et a été utilisée à cette fin par les nazis. Cela a abouti à une méfiance généralisée, chacun craignant d'être dénoncé au cas où il émettrait une critique ou un jugement négatif à l'égard du pouvoir ou de ses représentants. Les jeunes gens étaient contraints de participer à la jeunesse hitlérienne (Hitlerjugend) où ils étaient dûment endoctrinés et encouragés à dénoncer ceux de leurs connaissances, y compris leurs parents, qui critiquaient le pouvoir nazi.

La tâche à laquelle nous devons nous atteler,
ce n'est pas de parvenir à la sécurité,
c'est d'arriver à tolérer l'insécurité.
Erich Fromm

La délation, érigée en vertu civique, a créé un climat de méfiance généralisée difficile à vivre pour ceux qui se rendaient compte de l'horreur du régime hitlérien. Ces derniers étaient quand même assez nombreux mais n'osaient pas s'exprimer. De mettre sa vie en danger ne va pas de soi. Quelques-uns ont osé le faire, en particulier le pasteur Martin Niemöller, et sont devenus des martyrs. Les nazis étaient sans pitié non seulement pour les juifs et les tsiganes mais aussi pour les opposants allemands qui osaient exprimer leur désapprobation. La vie humaine ne comptait pas beaucoup à leurs yeux comme ils l'ont montré à Auschwitz et divers camps de concentration. Même si l'existence de ces camps n'était pas nécessairement connue de l'ensemble des citoyens, la brutalité du régime était certainement perçue par une grande partie d'entre eux. Déjà le fait de saluer sans faire le salut hitlérien (heil Hitler) pouvait avoir des conséquences désagréables. En fait le régime hitlérien a représenté une sorte de schizophrénie collective qui n'est guère amenable à une explication rationnelle (voir à ce sujet: Carl Amery: Hitler als Vorlaufer, Luchterhand 1988).

L'insécurité vient de la société elle-même:
c'est elle qui produit de la violence
c'est donc sur elle qu'il faut agir.
Lionel Jospin

La délation peut être considérée comme une dénonciation avec intention de faire du tort. Une simple dénonciation est justifiable si les faits dénoncés sont de nature à desservir la société. Mais même dans ce cas il vaut mieux, à mon avis, essayer de discuter avec les personnes concernées pour les amener à changer leur projet ou comportement. Le principe de subsidiarité joue ici aussi. Il est préférable de régler les problèmes entre citoyens plutôt que de recourir à l'autorité. Cela met aussi en question l'utilité des lois et des règlements au nom desquels la délation peut se trouver une justification. Dans une société conviviale, les gens sentent intuitivement ce qui est juste et adoptent spontanément le comportement qui convient. Ce que Teddy Goldsmith a appelé le comportement homotélique (ayant le même but) spontané. Il suppose un minimum d'empathie avec ses semblables et de respect pour la vie en général. Mais il ne peut guère être enseigné. Il devrait être acquis dans le cadre familial et au contact de la société et de la nature.

Je suis contre la délation dans tous les cas sauf si cela sert à prévenir un crime ou un délit et si la loi qui les punit est en accord avec ma conscience (délation Vichy).
Anonyme sur Internet

La délation suppose l'existence d'une hiérarchie de pouvoir qui impose des règles auxquelles on peut désobéir et donc être l'objet d'une délation. On retombe ici aussi dans la question de la dimension optimale d'une société. Si le nombre de personnes n'est pas trop grand, les gens se connaissent, ou au moins se reconnaissent, et la délation n'a plus grande signification. L'entente entre citoyens assure le bon fonctionnement de la société.

La grande question est de savoir si une telle société est encore possible. Il semble probable que cela nécessiterait une restructuration des hiérarchies de pouvoir, les décisions importantes étant prises au niveau le plus bas, donc actuellement au niveau de la commune. Comme l'a souligné Alexis de Tocqueville: «Ce sont les hommes qui ont fait les royaumes, mais la commune semble sortir de la main de Dieu». Aujourd'hui encore on trouve dans certaines campagnes des endroits appelés «communaux» qui n'appartiennent ni à l'Etat ni à des personnes privées. C'est la collectivité locale qui décide qui peut les occuper, par exemple pour y faire paître son bétail, et quand. La délation n'aurait guère de sens dans une telle collectivité. La commune ferait presque penser à un tout organique, un peu comme une fourmilière ou une colonie d'abeilles. Ni la fourmi, ni l'abeille ne sont des insectes indépendants capables de vivre en isolation.

Elles ont précisément le comportement homotélique spontané qui fait que la fourmilière ou la ruche fonctionnent comme des individus (voir: Rémy Chauvin: Dieu des fourmis, Dieu des étoiles, Le Pré aux Clercs, 1988).

D'une manière générale, la délation est l'indice d'un manque de cohésion sociale. Cette cohésion suppose que les citoyens interagissent de manière à maintenir une vie en commun agréable, bref que la société soit conviviale.

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