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Avril 2013 
Téléréalité (puisque telle est la réalité)
Auteur : Serge Heughebaert

L’émotion la submerge. La voix s’éraille. On la cadre au plus près. On palpe l’émotion. Zoom sur l’intime. Elle parle d’elle. Ses mots s’emballent. Elle parle de sa vie. De la vraie vie. De la vie des vrais gens. Et celle qui s’exprime a la gorge qui se noue. A l’annonce de son cancer, le mari a fichu le camp. La voilà en plan avec deux enfants à charge. Sans boulot. Exactement ce qui est arrivé à celle qui la regarde. Elle aussi est passée du poste de travail au poste de télé. Les larmes viennent simultanément à l’œil que l’on filme et à l’œil qui regarde. Ici l’ombre. Les quidams parlent aux quidams.

Une psy redit ce qui vient d’être dit, sans trop se mouiller. Elle ratisse large. Avec ses mots de spécialiste qui sait tout sur tout. Qui comprend tout. Empathique comme pas deux, elle s’éternise. Alors l’animatrice reprend le micro pour traduire en quelques mots ce tout le monde avait compris. Elle aussi a la larme à l’œil. Elle aussi vient d’être lâchée. Elle vient de faire la couv’ de la presse people.

Au travers de l’écran, rien ne sépare plus les uns des autres. On est entre soi. On vibre ensemble. On se ressemble. Comme unis. La vie se voit comme elle se vit. On communie. La vraie vie des vrais gens. L’avis des gens.

On traque le peuple sur le trottoir. Et le peuple qui n’en sait guère plus que le peuple qui le regarde ou qui l’écoute, s’exprime à la sortie des supermarchés. Qu’est-ce qu’il dit le peuple en rendant son caddie? Il dit ce que l’ON pense que tout le monde pense. ON l’a choisi pour ça. Celui-ci plutôt que celui-là. Il colle plus au sujet. Et celle-là qui s’apprêtait à monter dans sa bagnole passe encore mieux que le précédent. Elle fait plus vrai. ON a ciblé juste. Quelle est la question? Celle que l’ON suppose que tout le monde se pose. Alors, au micro que l’ON tend, à la caméra que l’ON braque, l’interviewée, l’heureuse élue répond. Etre une minute, une minute seulement, belle, belle, belle et… comme tout le monde à la fois! chanterait Brel.

Nous nous changeons l'un l'autre, à nous sentir ensemble, vivre et brûler d'un feu intensément humain. Et dans notre être où l'avenir espère et tremble, nous ébauchons le cœur de l'homme de demain.

— Émile Verhaeren, Les flammes hautes

Le trottoir a remplacé perchoirs et préchoirs. Tout le monde a droit à la parole désormais. La source sûre s’est tarie. On se passe de l’avis autorisé. Sauf pour faire décor. Les personnages labélisés donneront désormais leur point de vue dans tous les domaines, autres que le leur. Qu’ils soient footballeurs, acteurs, généticiens ou neurologues, tous s’exprimeront sur tout et n’importe quoi dès qu’ils sont sous les lights. «Beaucoup de gens parlent en attendant de trouver quelque chose à dire», écrivait Guitry. Certes. «Mais c’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’on doit fermer sa gueule», clamait Audiard.

Téléréalité. Telle est la réalité.

Autrefois, Jean Rostand avait fait une curieuse expérience. Les grillons verts sont grands et performants. Mais solitaires. Les grillons gris sont petits et se contentent d’être simplement fonctionnels. Ils vivent en communauté. Le savant obligea des grillons verts à cohabiter dans un espace restreint. Rapidement les grillons verts mutèrent en grillons gris. Plus proche de nous, Henri Laborit fit une autre expérience. Il mit un rat dans une cage dont le sol était un grillage. Une porte correspondait avec une autre cage, sans grillage. Il envoya un courant électrique dans la première cage. Le rat fébrile chercha la sortie et la trouva. Rassuré, il se calma. Même expérience avec le même rat. Courant électrique, mais l’issue est fermée. Le rat fit un cancer. Enfin, dernière formule, il mit un premier rat, courant électrique, porte ouverte, même résultat rassurant. Puis il remit ce rat dans la première cage, en ajouta un second. Courant électrique. Porte fermée. Les rats se battent. Il ouvre la porte. Les rats continuent de se battre et ne trouvent pas l’issue…

C’est seulement dans l’imagination des hommes que toute vérité trouve une vie indéniable et réelle.

— Joseph Conrad, Souvenirs personnels

Suffit de remplacer la cage par un loft ou la jungle. Et d’y mettre des humains devant une caméra. ON se chamaille. ON s’empoigne. ON était vert, ON devient gris. Et l’ON voit ça chez soi, confortablement installé dans un canapé, en grignotant des chips. ON voit de tout. ON montre tout. La salle de bains crasseuse qu’ON n’arrive plus à nettoyer, l’appartement que l’ON décore mal, les enfants que l’ON s’échange. Ceux que l’ON n’arrive pas à élever. Comment l’ON vivait deux siècles en arrière dans la montagne. Comment l’ON s’aime dans les près. Comment ON cuisine dans les chaumières.

La vie qui va… L’avis qui vient…

Quand ON entend ce qu’ON entend et qu’ON voit ce qu’ON voit, ON a bien raison de penser ce qu’ON pense !

Ce miroir, tout compte fait, même s’il nous est tendu d’une manière préfigurée, toujours avec le même angle, la caméra suivant invariablement la même pente sans jamais la remonter, n’est-il pas, quand même, un miroir? Plus fidèle, finalement, que ce qu’en diraient tous les spécialistes réunis? ON nous montre ce que l’On est. Foncièrement. L’humain. Le bougre d’humain. L’humain vulgaire. Sans ce vulgaire, pas d’humain. Mais l’humain n’est pas que ce fond-là. A trop se voir en ce miroir, il risque de s’y dissoudre. Un recul est indispensable. D’où, de qui, et comment nous viendra-t-il ? Quelle pensée possible? Quelle imagination pour une autre image?

Serge Heughebaert, écrivain

Derniers ouvrages parus de Serge Heughebaert:
La dérive des îles (Romans), Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne
Quand la vie vole en éclats (Essai), Éditions Eclectica, Genève

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