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Avril 2013 
Aurore Girardet

Chaque jour, les médias nous annoncent des naissances, des décès, des accidents, des meurtres, des sous-alimentés, des gagnants au loto, des espèces en voie de disparition, des Lindsey en cure de désintoxication, des Johnny sur le billard, des épouses à la cuisine, des femmes d’affaires en réunion, des mamies qui jouent au bridge, des mamans qui tiennent leur enfant par la main, et des frères qui jouent aux billes, le voisin qui claque et la belle-mère qui débarque. Tous les jours, nous entendons, nous voyons, nous touchons au malheur et au bonheur du monde. La télévision, la radio, les journaux et internet nous conditionnent pourtant à n’entendre et voir que les mauvaises nouvelles, elles-mêmes bien plus nombreuses que les bonnes.

Le bonheur veut tout le monde heureux.
— Victor Hugo

«Oh, je vous vois venir, vous allez m’affirmez que vous êtes très heureux pour votre antipathique voisin qui vient de gagner à la loterie, et que de toute façon, vous n’auriez pas su quoi faire de tout cet argent». Mais inutile de jouer les «Salauds», Sartre nous le dit assez bien. «Pourquoi lui, pourquoi pas moi? La vie est injuste, qu’ai-je fait pour mériter ça?» Voilà quelles phrases vous allez vous répéter pendant des semaines, des années, dans le secret de vos pensées. Et le jour où ce voisin perdra un proche de sa famille, ou perdra ses millions, vous regarderez la scène de loin, avec un air affecté, tandis que votre ego blessé se réjouira de son malheur bien mérité après tout ce bonheur injustement gagné.

Comme Winnie par le miel, nous sommes attirés par le malheur d’autrui, qui nous réconforte dans notre propre infortune. Nous lisons les journaux, nous regardons les nouvelles à la télévision, nous écoutons la radio, et nous surfons sur le net car nous avons comme ça tous la certitude qu’il y a plus malheureux que soi sur cette Terre. Nous avons besoin de voir le malheur d’autrui pour apprécier notre humble et modeste vie; des hypocrites égoïstes qui vivent leur rêve devant leur poste tv, et ouvrent leur journal à la rubrique nécrologique. Tels des vautours, des rapaces affamés, nous sautons sans vergogne sur chaque petit morceau de calamité, que nous mettons sous la dent afin de profiter de sa croustillante saveur: Et hop! Une jeune fille disparaît, un accident de car avec vingt âmes innocentes qui décèdent, un séisme aux USA, un grand sportif dopé, et une secte qui a toujours plus d’adeptes.

Pourtant, de telles pensées ne sont pas le fruit du hasard, nous sommes des Hommes et c’est l’une des insoutenables imperfections de notre nature: négatif au possible. Imperfections que nous faisons tout pour cacher. Derrière nos complets sur mesures et nos lunettes bien ajustées, nous prônons la réussite alors que nous vivons dans une société en plein échec, échec visible entre les lignes des journaux, sur les sites internet, à la télévision et à la radio. Alors, pour parvenir à contrer ces imperfections, nous nous réfugions dans la perfection factice, des magazines people et autres qui étalent la vie des stars en manque de célébrité qui nous font parfois plus pitié qu’envie, noyées dans leur monde de fêtes permanentes.

Le seul bonheur qu'on a vient du bonheur qu'on donne.
— Edouard Pailleron

Nous autres, jeunes gens de cette époque, devenons donc alors tributaires de cette perfection à jamais inatteignable, prêchée tous les jours par ces publicités mensongères, ces magazines qui disent vendre du rêve. Du rêve perverti et corrompu par les photographies retouchées, les pilules amaigrissantes, la gonflette à coup d’hélium, et les hormones en tablettes. Que deviennent alors les plus faibles et influençables d’entre nous? Et bien ils perdent petit à petit espoir et l’envie de vivre leurs rêves, car ils passent leur temps à rêver leur vie, à chercher une perfection qui n’existe qu’au creux de leurs insaisissables pensées et de ces infernaux magazines, machines de fausses vies et de perfection irréelle.

La confiance disparaît. Ils ne sont plus capables d’aimer que par écrans interposés, les fesses vissées sur une chaise de bureau, plus de risques, nous pouvons vivre maintenant une relation sur internet. Ils deviennent alors une page, un profil parmi tant d’autres insatisfaits. Insatisfaits dans l’amour comme dans le travail. Commence alors souvent une longue et frustrante attente du bonheur. Cette espérance de moments meilleurs animés par quelques visites chez le psychologue, la prise d’antidépresseurs, de somnifères, anéantis par les regrets des occasions perdues qui submergent les cœurs. Scotchés devant leur poste tv, le temps semble long et court à la fois. Mais lorsque ce fameux temps les rattrape, alors qu’ils sont toujours vissés sur leur canapé, ils constatent avec effroi qu’ils ne sont plus si jeunes que ça. Cela donne naissance à de grands frustrés, seuls et sans amour, qui passeront leur vieillesse à jouer aux «Vieux cons», comme dirait Prévert. Ils s’évertueront à leur tour à décourager la jeunesse dont ils auront eux-mêmes fait partie jadis.

Peut-être qu’un jour, nous, les Hommes imparfaits, arriverons à nous réjouir du bonheur d’autrui, et à regarder le positif plutôt que le négatif. Saurons-nous ranger dans le placard de l’oubli tout ce que véhiculent les médias de nos jours et qui nous empoisonne la vie? Armons-nous de sagesse et de patience. Mais ce jour-là, serons-nous encore des Hommes?

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