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Avril 2013 
Une dérive inquiétante
Auteur : Claude Torracinta

Avec Internet nous sommes soumis à un maelström médiatique, submergés d’informations de toutes sortes qui nous sont livrées sans aucune hiérarchie des valeurs. Ce n’est pas le manque d’informations qui pose problème mais de trier dans ce déluge quotidien. C’est le règne des blogs où chacun se prétend journaliste, le temps des à peu près, des rumeurs et d’une information livrée à tous vents, le plus souvent sans aucun contrôle de son sérieux. À l’heure de la révolution numérique, une nouvelle chasse l’autre et cette surabondance a paradoxalement pour effet d’imposer un ordre du jour des événements, les médias s’influençant les uns les autres.

Soumise à une baisse des recettes publicitaires et à la concurrence des nouveaux médias – journaux gratuits, Internet et réseaux sociaux – la presse suisse traverse une crise sérieuse. D’autant que jamais sa crédibilité n’a suscité autant de critiques.

Selon une étude de l’Université de Zürich, sa qualité a sensiblement diminué ces dernières années en faveur de ce que les chercheurs appellent une boulevardisation de l’information, les médias privilégiant les faits divers et la personnalisation des événements. Quelles sont les mutations qui peuvent expliquer, sinon excuser, des dérives qui contaminent une partie de la presse ?

La plus importante est la contrainte du temps. Grâce aux techniques modernes de transmission de l’information, la presse vit au rythme de l’instantanéité. Internet, Google, Wikipedia, la numérisation des données et la transmission des reportages par satellite, ont profondément modifié le métier de journaliste qui doit aussi bien travailler pour la rédaction papier de son média que pour son site web. Certes, les journalistes ont toujours été confrontés à la notion d’urgence. Mais cette pression de la vitesse rend de plus en plus difficile le contrôle de la véracité de l’information et le respect des règles professionnelles. D’où des dérapages.

L’ère du numérique a créé un nouveau monde qui bouleverse l’ensemble de l’industrie médiatique, son économie comme ses usages.

— Serge July, Libération

La concurrence entre médias et la course à l’audience ou au tirage, poussent les rédactions à diffuser une information le plus rapidement possible sans toujours la vérifier et à privilégier un type de sujets et de personnalités dont elles estiment qu’ils répondent aux attentes de leurs lecteurs. C’est le temps de l’infodivertissement. L’émotion l’emporte sur la réflexion, le fait divers sur l’enquête de fond et l’analyse, le secondaire sur l’essentiel.

Cette concurrence pousse aussi à une mise en spectacle de l’information, à des titres accrocheurs et des affichettes qui déforment le sens d’un article et favorisent la surenchère pour retenir l’attention des lecteurs. Sous l’influence des journaux gratuits, on privilégie des textes courts et des sujets futiles. Il faut être visuel pour conquérir les jeunes nés avec la télévision et peu attirés par la presse écrite. La politique, internationale et nationale, est la première victime de cette évolution au profit des faits divers, du sport et des vedettes du moment. Il s’agit de répondre aux goûts supposés du public et d’attirer les annonceurs.

Troisième contrainte: la situation économique des médias. Un journal, une radio ou une télévision, (même de service public) sont des entreprises avec leurs exigences économiques, leur volonté d’accroître leur part de marché, leurs recettes et leurs ressources publicitaires, c’est à dire de vendre leur produit sur un marché de plus en plus concurrentiel. En devenant une industrie, la presse – qui est une économie fragile comme on le constate actuellement – est soumise aux mêmes lois de rentabilité que n’importe quelle autre entreprise. D’où une imbrication de plus en plus forte entre média et publicité. Il suffit d’un ralentissement économique et d’une réduction de cette publicité pour que des journaux soient confrontés à de sérieuses difficultés. Ce qui peut se traduire par l’abandon de certaines rubriques, des formes subtiles d’influence, sinon de pressions, sur les rédactions.

Autre contrainte, la manipulation des journalistes par ceux qui les informent, par une présentation déformée de la réalité ou le refus de répondre aux questions. Les politiques et les chefs d’entreprise ont mis en place des stratégies de communication favorables à leurs intérêts. Les journalistes ont d’autant plus de mal à s’opposer à ce qui s’apparente à une forme de propagande que, pressés par le temps, ils renoncent souvent à contrôler la véracité du communiqué de presse qu’ils reçoivent. Il suffit d’un journaliste moins rigoureux ou connaissant mal le sujet dont il est question pour qu’une information biaisée soit publiée sans vérification, sans autre point de vue.


Claude Torracinta, journaliste

On le voit, le constat est sombre, même s’il est fort différent selon les rédactions. Le Temps n’est pas Le Matin et l’opprobre ne doit pas être jeté sur tous les médias. Mais cette dérive est bien réelle et met en cause le droit des lecteurs à une information de qualité, à la véracité des faits et au décryptage des enjeux de notre temps. Il est de la responsabilité des journalistes de refuser une évolution qui nourrit la défiance des lecteurs et favorise le populisme. Ils doivent réaffirmer la nécessité d’une presse de qualité, libre à l’égard de tous les pouvoirs. C’est une exigence démocratique.

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