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Octobre 2012 
A qui sert le travail?
Auteur : François Iselin
Il était une fois un certain Monsieur Machin qui voulait devenir comme les autres. Non pas comme tout le monde, surtout pas! Mais comme ceux qu'il admirait dans leurs voitures de sport, ceux qu'il lorgnait à travers le portail de leur résidence, bref, ceux dont la fortune le faisait baver d'envie.

M. Machin était un citoyen médiocre bien qu'assez malin pour parfaire le bien-être de sa bourse. Ainsi, chercha-t-il obstinément les moyens de devenir riche, que dis-je, très riche, le plus vite possible et sans travailler. «De quel droit m'interdirait-on de m'enrichir?» se disait-il.

Il explora des combines insensées dont il rougissait lui-même. Voyez plutôt: le pauvre Machin envisageait de travailler! S'apercevant qu'un salaire ne le comblerait qu'une fois mort, il étudia alors l'éventualité d'ouvrir un commerce pour dépouiller les gens. Là encore, notre nigaud conclut que l'achat de marchandises grèverait aussitôt les bénéfices de leur vente.

Alors, une idée géniale traversa son esprit bouillonnant: «Et si je fabriquais mes propres marchandises?» Mais, honteux, il s'aperçut qu'il en était totalement incapable. «Qui donc me fabriquerait mes marchandises, s'interrogea-t-il?» Il tourna en rond, puis s'exclama: «Des travailleurs pardi! Mais c'est évident!» en rattrapant son dentier, car il en portait un fait sur mesure.

Puis, bien qu'exténué par son travail consistant à vouloir en faire travailler d'autres, il se demanda ce qu'il pourrait bien faire fabriquer à «ses» travailleurs. Après moult réflexions, non dénuées d'intérêt, disons-le, Monsieur Machin décida de leur faire fabriquer «N'importe quoi»… pourvu que ça rapporte.

Alors qu'il allait s'endormir après cette journée épuisante, un affreux doute lui traversa l'esprit: «Mais il faudra les payer ces travailleurs, et en les payant, je perdrai le bénéfice de la vente de mes excellents produits ‘Bons à Rien'», car il avait déjà choisi un label. Il se releva, remit son dentier à l'envers, renonça à téléphoner à un escroc de sa lointaine famille pour lui demander comment il faisait et pensa. Il pensa très fort au point que, oui, oui, il trouva la combine: «Il suffisait de les payer au rabais et d'empocher la différence!» Sur cette découverte sensationnelle, notre nouveau génie de la finance remit son dentier à l'endroit et alla dormir en remerciant sa défunte mère de l'avoir fait si malin.

La société «N'importe Quoi SA» prospéra d'autant mieux que l'armée de réserve des chômeurs ne demandait qu'à produire n'importe quoi. Mais, car il y a toujours des mais, plus la fortune de Machin gonflait, moins il ne la trouvait suffisante. Il entreprit donc – malgré les faux frais que cela lui occasionnerait – de faire appel aux renommés Kings of Marketing qui lui promettaient de tripler ses ventes en moins de temps qu'il faut pour les encaisser. Ils ne mentaient point. Grâce à leur génial slogan: «Je vends n'importe quoi, fait n'importe comment, à n'importe qui». M. De Machin – car il s'était offert une particule – dut embaucher des sans-papiers, tant ses stocks s'épuisaient vite. Le succès fut immédiat, d'autant qu'aucun de ses nouveaux collaborateurs, interdits de travail, n'osait réclamer son salaire de crainte de se faire éjecter du paradis helvétique.

Mais, ah, ces mais! Les dépenses de notre génial entrepreneur vinrent à augmenter plus vite que ses recettes. Bien que vivant seul, car il n'avait pour famille que lui-même, il lui fallait bâtir une résidence principale digne d'un millionnaire, une résidence secondaire digne d'un multimillionnaire, enfin une énième résidence digne d'un milliardaire… «Tout cela demande bien des sacrifices – gémit-il dépité – comment vais-je trouver ces malheureux sous?» Les nouvelles connaissances rencontrées au Golf, au Sauna et au Bordel qu'il interrogeait à ce propos, attendant d'eux ne serait-ce qu'un prêt remboursable, lui firent tous la même réponse: «Mon pauvre De Machin, étant tous dans le même embarras – même plus cruel que le vôtre – nous sommes dans l'incapacité totale de vous apporter le moindre secours!»

Alors dépité, il enleva son dentier, se coucha et se mit à réfléchir en serrant les gencives: «Et si je diversificationnais ma production? Et si je virtualisationnais mes produits? Et si j'écologitionnais mes offres? Et si je mondialisationnais mes exportations? Diantre, ventre bleu, mais c'est bien sûr – s'exclama-t-il – ainsi je dynamiserais mes ventes! J'inonderais la Terre de mes n'importe quoi, faits n'importe comment pour n'importe qui!»

Alors, sa vitalité retrouvée, il se leva d'un saut de son lit, mit son dentier dans sa poche et tomba raide mort. Sur sa tombe on écrivit: «Le travail l'a tué».


Le travail est l'opium du peuple et je ne veux pas mourir drogué.

Boris Vian


Pourquoi aller gagner sa vie, puisqu'on l'a déjà !

Anonyme


Si j'étais médecin, je prescrirais des vacances à tous les patients qui considèrent que leur travail est important.

Bertrand Russel


Ce n'est pas le travail qui est la liberté: c'est l'argent qu'il procure, hélas!

Gilbert Cesbron


Si pour gagner deux fois plus, il faut travailler deux fois plus, je ne vois pas où est le bénéfice.

Raymond Castans

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