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Octobre 2011 
Les OGM – la «privatisation» de la vie
Auteur : Georges Tafelmacher

Il y a un aspect de la privatisation qui est passé sous silence, c'est celui du brevetage du vivant par les OGM qui permet à l'industrie de s'engouffrer dans une brèche propre à lui assurer une maîtrise totale de l'agriculture par l'industrialisation de celle-ci.

Les ressources génétiques des plantes ont été considérées pendant longtemps comme bien commun de l'humanité. Mais depuis une trentaine d'années ce tabou sur le vivant ne cesse d'être transgressé. La mise au point des techniques du génie génétique constitue un tournant majeur en permettant de modifier la matière vivante. L'immense majorité des brevets (environ 97%) sont accordés dans des pays industrialisés, alors même que l'immense majorité des ressources génétiques provient des pays intertropicaux; on estime que le Nord dépend du Sud jusqu'à 95% en ce qui concerne la matière première génétique de ses produits les plus importants.

L'essor des biotechnologies a transformé les pays du Sud en un gigantesque terrain de prospection. Cette appropriation du vivant est considérée comme un acte de biopiraterie par les populations autochtones du Sud car elle conduit au pillage de leurs ressources naturelles et de leurs savoirs «traditionnels». Elles se retrouvent aussi dans l'obligation de s'acquitter de redevances pour des produits qu'elles utilisent depuis des générations. Mais plus que «le Nord», ce sont surtout les grandes firmes appartenant aux domaines de la biotechnologie et de la pharmacie qui en sont les principales bénéficiaires. Les risques de voir émerger des monopoles dans des secteurs tels que la santé et l'alimentation sont alarmants d'autant plus que l'on constate une forte augmentation des demandes de brevet touchant à des plantes conventionnelles1.

Le développement des brevets favorise en outre la création de plantes OGM dont l'utilisation constitue une menace. C'est bien la richesse de la biodiversité du Sud qui pâtit actuellement de ce système, ce qui nous renvoie à la question d'une dette écologique due par le Nord – ce qui ne veut pas dire que les Etats du Sud sont davantage préoccupés par la conservation de leur biodiversité, souvent mise en balance avec le «développement».

En effet, l'imposture des OGM gagne du terrain dans le monde entier et entraîne le dévoiement de la recherche et des chercheurs en agronomie. Depuis quelques années, on assiste à une véritable agression des paysans, des chercheurs et aussi des responsables politiques, afin qu'ils ouvrent toute grande la porte aux OGM. Des rencontres sont organisées aussi bien sur le continent africain qu'aux Etats-Unis, auxquelles sont conviés à grands frais des chefs d'Etats, des ministres de l'agriculture, ainsi que des responsables de centres de recherche ou des leaders d'associations paysannes. On les invite, on les loge dans les plus grands hôtels, on leur montre de grands champs de plantes transgéniques, on leur dit qu'il ne faut pas rater le train des OGM et, à leur retour, ils ne jurent que par les cultures transgéniques; c'est une forme de «corruption idéologique». Ces rencontres ont un message clair: l'agriculture a besoin des OGM et la recherche doit aller dans ce sens. Du coup, le peu de ressources financières consacrées à la recherche scientifique dans le monde, le peu de structures existantes sont réorientées vers les OGM et les biotechnologies. Il s'agit là d'un détournement de ressources, loin des besoins des paysans qui assurent la majorité de la production alimentaire.

En cette période de grande précarité économique, il est difficile pour un chercheur bien formé mais privé de crédits pour mener ses recherches ou pour un centre de recherche agricole sans budget de fonctionnement, de résister aux fonds colossaux mis à la disposition par Monsanto, Syngenta, mais aussi l'USAID (Agence des Etats-Unis pour le développement international, favorable aux organismes génétiquement modifiés), pour faire de la recherche sur des variétés de végétaux, de grains et de maïs transgéniques. Après la corruption idéologique des dirigeants, vient la corruption financière des chercheurs, qui doivent travailler sur les OGM pour financer leurs projets. On peut déplorer que dans les pays pauvres, lorsqu'on est un chercheur appauvri et désœuvré qui n'a pas de moyens, qu'il soit tenté d'accepter ce marché de dupes.

Nous aurions dû miser sur l'autosuffisance alimentaire, la valorisation des ressources génétiques nationales et le renforcement des structures de recherche dignes de ce nom pour que la recherche agricole obtienne des résultats intéressants dans l'amélioration des semences locales, adaptées aux contextes locaux. Mais en ces temps d'ajustements structurels du FMI et de la Banque mondiale, avec des coupes importantes dans le budget de la recherche et une réorientation des politiques agricoles, on ne parle plus d'autosuffisance alimentaire, mais de sécurité alimentaire. En clair, le message est : «Mangez ce qu'on vous apporte et taisez-vous! Ne demandez pas d'où viennent les semences, l'industrie alimentaire s'occupent de tout.»

Pour des scientifiques, telle la professeure malienne de Bamako Assétou Samaké2, le fait que l'Afrique perd de plus en plus le contrôle de ses programmes de recherche scientifique, de ses ressources génétiques, de ses semences, de ses choix même en matière d'alimentation, représente une catastrophe. «Désormais, si nos ressources génétiques sont transformées en laboratoire, en partie dans nos pays mais le plus souvent à l'étranger, c'est à notre insu.» Elle a essayé d'en savoir le plus possible sur ce qui se concocte dans les stations de recherche en matière de plantes africaines génétiquement modifiées et, selon elle, «Nous avons beaucoup de peine à obtenir les informations sur ce qui se trame dans les laboratoires de recherche. Nous devons recouper les témoignages de paysans, de chercheurs et des ONG qui nous soutiennent.» C'est ainsi qu'elle a appris l'existence d'un sorgho ou encore du niébé génétiquement modifié développé par Syngenta en Suisse, avant d'être expérimenté en Afrique du Sud devenu un véritable laboratoire pour toutes sortes d'expériences transgéniques et ce dans l'opacité la plus totale. «Les tests sur les OGM sont cachés dans nos pays, parce que leurs promoteurs savent qu'il y a de la résistance» opine-t-elle. Il en est de même dans nos contrées soi-disant «avancés» et nous devons nous décider de tout faire pour accroître cette résistance3.

Heureusement, il y a des pays qui se réveillent et, par exemple, l'Autorité indienne de la biodiversité a annoncé, le 11 août 2011, qu'elle avait engagé des poursuites judiciaires à l'encontre du semencier américain Monsanto pour avoir mis au point une aubergine génétiquement modifiée à partir de variétés locales sans en avoir demandé l'autorisation et qu'elle avait gagné son procès4. L'entreprise aurait pris du matériel végétal sans aucune autorisation et l'aurait utilisé à des fins commerciales, ce qui est considéré comme un acte de biopiraterie et elle sera poursuivie pour «biopiraterie», une infraction passible de trois années d'emprisonnement. La société Monsanto avait l'habitude de falsifier les données scientifiques transmises aux organismes gouvernementaux de réglementation afin d'obtenir les autorisations de commercialisation pour ses produits en Inde.

Cette action en justice contre Monsanto constitue une victoire pour les opposants aux OGM. Ses nouvelles semences, coûteuses, sont accusées de ruiner les producteurs les plus fragiles. L'aubergine, très présente dans l'alimentation quotidienne partout dans le pays, est aussi utilisée comme offrande religieuse. Dans le temple d'Udupi, dans le sud de l'Inde, les fidèles du dieu Krishna s'étaient ainsi violemment opposés à la commercialisation de l'aubergine génétiquement modifiée. Ils craignaient de susciter la colère de leur divinité en lui offrant des légumes «impurs».

La «privatisation», ce n'est pas seulement la conversion d'entreprises nationales en entités dites «privées», comme la privatisation des CFF ou des PTT, mais aussi l'accaparement des divers matériaux et instances publiques tels l'eau, les semences, l'éducation, la recherche, etc. par les entreprises privées pour leur seul bénéfice et profit. Les OGM permettent de breveter le vivant, et par là, de «privatiser» l'agriculture et en faisant une industrie qui échappe aux petits paysans; ces derniers se retrouvent coupés de leurs sources de semences et esclaves d'un système qui les dépasse, dans lequel ils ne sont que de la main-d'œuvre docile livrée au bon vouloir des industriels. Et l'argent gagné par ces procédés n'ira jamais à ceux qui en ont le plus besoin, il restera dans l'escarcelle des magnats industriels et de leurs commanditaires, soit la grande finance et la bourse.

Mais nous pouvons changer cela, il suffirait de s'opposer par tous les moyens légaux à notre disposition à l'instar de l'opposition citoyenne fomentée depuis 2007 dans la commune de Pully où des habitants se sont associés pour contrer la plantation de blé OGM dans des champs de la station agronomique «Agroscope Changins-Wädenswil» en plein quartier résidentiel sous la bannière «Non aux OGM à Pully». Même si ces essais ont quand même eu lieu, ils ont été retardés d'une année et finalement écourtés5.

NOTES:
1    Hélen Baillot «Quand le capitalisme s'empare du vivant»
      Paru dans la revue «Les autres voix de la planète» de janvier 2010.

2    Assétou Sakamé est professeure à l'Université de Bamako, au Mali. Elle est intervenue aux côtés de spécialistes suisses, indiens et africains de haut niveau dans le cadre de la rencontre «Quelle agriculture pour nourrir le monde?» organisée par Swissaid les 21 et 22 septembre à Berne, Nyon et Genève.

3    Voir Le Courrier du mercredi 14 septembre 2011- «La recherche agricole africaine confisquée».

4    Dinesh C Sharma - India Today (http://indiatoday.intoday.in/site/story/monsanto-bt-brinjal-piracy-stealing-genetically-modified-plants/1/147837.html ) et Julien Bouissou - Le Monde.

5    Voir une compilation de ce mouvement à la page internet - http://www.tafel.levillage.org/politic/OGM.html.




 

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