Logo Journal L'Essor
2017 2016 2015 2014 2013 2012 2011 2010
2009 2008 2007 2006 et nos 100 ans d'archives !
Rechercher un seul mot dans les articles :
Index de l'annéeindex de ce numéro Article suivant Numéro suivant
Numéro précédent Article précédent

Juin 2011 
Buts et conséquences de l’école
Auteur : Pierre Lehmann
Le thème de ce forum est « L'école en péril ? ». Mais qu'est-ce qui est en péril ? L'institution ou ce qu'elle est censée réaliser?

Il est très généralement admis que le but de l'école est l'instruction et, dans une certaine mesure, l'éducation. Il n'est cependant pasévident que l'école soit une nécessité pour cela. Ivan Illich, un des philosophes marquants du XXesiècle, adéclaré dans un entretien avec David Cayley:«Je n'ai jamais prisl'école au sérieux. En fait j'ai acquis presque toutes mes connaissances en dehors del'école» (Entretiens avec Ivan Illitch, Bellarmin, 1996). Illitch connaissait beaucoup de langues, avait une très vaste culture et des connaissances très étendues. Il n'était pas opposé à l'école, mais àl'école obligatoire. Il souhaitait qu'on sépare l'école de l'Etat,un peu comme on avait séparé l'Eglise del'Etat, laissant entendre que la scolarisation était devenue une nouvelle formede religion obligatoire.

Dans la mesure où l'éducation est, ou devrait être, la responsabilité des parents, le but premier del'école est de transmettre des connaissances. Mais quelles connaissances? Qui décide du programme scolaire et en fonction de quels critères? Du fait que l'école prépare aussi les jeunes à entrer dans ce que l'on appelle le monde du travail, l'activité économique du moment va influencer les choix. L'école va donc participer à la transformation de l'être humain en «ressource humaine», nécessaire avec d'autres soi-disant ressources à la croissance économique, laquelle est aujourd'hui l'objectif premier des pouvoirs politiques et économiques.

L'école, et en particulier l'écoleobligatoire, est une conséquence de l'Etat. Dansles sociétés dites primitives et plus généralement les sociétés comprenant un petit nombre de personnes comme les tribus qui existent encore dans différentes parties du monde, ou même des villages ou des quartiers de certaines grandes villes, voire simplement des voisinages, les enfants sont élevés par la famille et la société et apprennent ce qui est nécessaire pour se procurer les nécessités fondamentales et pour vivre en groupe sans laisser les antagonismes dégénérer en violence.La vie en commun et le fait de connaître les gens avec lesquels on vit favorisent la convivialité, les liaisons d'amitié, la collaboration. Les relations et langages propres à ce type de collectivités sont ce qu'Illitch entendait par le terme «vernaculaire» (du latin vernaculus, indigène). Dans une société de type vernaculaire, il est inconcevable de considérer les gens comme des ressources humaines.

Dans le monde actuel, la concurrence et la compétition sont les règles du jeu parce que considérées comme nécessaires à la croissance économique. Cela n'encourage pas la convivialité. Dans la mesure où l'école sert aussi à transmettre ces règles et crée des hiérarchies de compétence, elle favorise cette tendance vers la loi du plus fort ou du plus malin. Cela aboutit à une société éclatée avec d'un côté une caste de gens réputés supérieurs – ce qu'ils ne sont pas – avec des salaires indécents (par exemple le directeur de Novartis qui empoche des millions par année) et de l'autre une masse de travailleurs payés le plus malpossible et maintenus tranquilles par la peur de perdre leur emploi.L'école devrait être un lieu de convivialité pour que les jeunes réalisent les risques que comporte une société à deux vitesses. La concurrence et la compétition ne sont pas porteuses d'un avenir heureux pour tous.

Il n'en reste pas moinsque le but premier de l'école est l'enseignement et il faut qu'il soit assuré avec compétence, de manière à stimuler l'intérêt des jeunes et leur ouvrir des perspectives d'activité future qui les motivent. Cela suppose des enseignants enthousiastes et bien formés. La qualité de l'école résulte à mon avis plus de celle du corps enseignant que du programme des cours avec lequel l'instituteur ou le professeur devrait pouvoir prendre des libertés suivant l'intérêt manifesté par les élèves.

Pour que l'enseignant puisse faire son travail, il ne devrait pas être confronté à trop de problèmes de discipline, ce qui suppose que les élèves aient reçu chez eux un minimum d'éducation. Il semble que cela fasse souvent défaut aujourd'hui, les enfants étant laissés trop vite à eux-mêmes, d'où apparition de bandes rivales et de violences. Il s'agit d'un problème de société lié par exemple au fait que les deux parents travaillent ou que la mère doive élever seule ses enfants. L'impératif incontournable de gagner de l'argent, donc de contribuer à la croissance économique, aboutit à une société incapable d'assurer le comportement homotélique(ayant le même but) spontané de ses membres et donc son équilibre et sa viabilité. L'école peut dans une certaine mesure corriger cette tendance, à condition qu'enseignants et parents se soutiennent et partagent le but de créer une société conviviale.



Si les écoles cessaient d'être obligatoires,
quels élèves resterait-il au professeur qui
fonde tout son enseignement sur l'autorité qu'il exerce?
Ivan Illich, Une société sans école


L'éducation passe avant l'instruction:
elle fonde l'homme.
Saint-Exupéry

De toutes les écoles que j'ai fréquentées,
c'est l'école buissonnière qui m‘a paru la meilleure.
Anatole France

Espace réservé : Rédaction
© Journal L'Essor 1905-2017   |   Reproduction autorisée avec mention de la source et annonce à la Rédaction  |       Corrections ?