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Juin 2011 
Le tournant néolibéral de l’école neuchâteloise
Auteur : Daniel Ziegler

A mi-législature, les orientations néolibérales du nouveau ministre de l'éducation neuchâteloise, Philippe Gnaegi, apparaissent clairement. Deux principes sous-tendent son action: la défense des intérêts immédiats des entreprises et une volonté d'économies exacerbée.

La primauté des intérêts des entreprises

Cette tendance n'est pas propre au seul canton de Neuchâtel, ni même à la Suisse; elle se développe de fait dans l'ensemble de l'Europe depuis le milieu des années 90 . Jusque-là, et ceci depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le maître-mot des politiques scolaires européennes était la massification des études. Il s'agissait d'amener le plus grand nombre d'élèves possible au maximum de leurs capacités; subsidiairement, l'école était sensée corriger, ou du moins contrebalancer, les inégalités sociales. Au cours des années 90 cependant, le patronat européen a commencé à donner de la voix dans le débat scolaire, notamment à travers les publications de l'OCDE. Son discours était simple: pour la société de l'information à venir, nous avons besoin de 20 à 25% de travailleurs très bien formés; pour le reste, les exécutants, une solide formation de base centrée sur l'employabilité suffit. En d'autres termes, on investit actuellement trop dans environ 50% de la population scolaire – il convient dès lors de redéfinir les priorités des politiques scolaires en fonction des besoins des entreprises. Ce sont ces pressions patronales qui sont à l'origine des tests PISA –qui mesurent, doit-on le rappeler, les capacités directement liées à l'employabilité et non les capacités sociales ou d'épanouissement personnel par exemple – et de l'influence croissante de l'OCDE, organisation économique s'il en est, sur les politiques scolaires européennes, au détriment de l'UNESCO, dont ce serait la vocation première.

En Suisse, le dernier avatar de cette tendance est l‘Ordonnance sur la maturité professionnelle de 2009, adoptée suite aux pressions des grands employeurs. Elle prévoit notamment la suppression de la filière diplôme en école professionnelle à plein temps au profit d'un CFC. Comme le constate un fin connaisseur de la question, «les élèves seront donc probablement plus calibrés pour un métier donné, canalisés plus tôt vers une formation choisie au départ mais moins ouverts et moins aptes à se réorienter dans leur carrière» . Quand on sait que les élèves actuels seront soumis à une mobilité professionnelle jamais connue, quand on mesure l'importance, dans ce contexte, d'une bonne formation initiale, comme le soulignent tous les spécialistes de la formation continue, il apparaît clairement que l'intérêt à moyen et long terme des élèves est ici sacrifié à ceux, à court terme, des entreprises.

Dans le canton de Neuchâtel, les visées de Philippe Gnaegi ont été clairement définies dans le programme de législature du Conseil d'Etat (refusé par le Grand Conseil – et néanmoins appliqué): il s'agit de réduire la voie académique à 20% de la population scolaire (actuellement plus de 40%) et, parmi les 80% restants destinés à la formation professionnelle, en diriger un maximum vers la formation duale, moins onéreuse pour l'Etat. Le problème est que seules 18% des entreprises neuchâteloises sont formatrices, soit deux fois moins que la moyenne suisse, et qu'elles n'offrent de loin pas assez de places d'apprentissage pour un tel afflux. Peu importe à notre ministre de l'éducation: il ferme des classes de formation professionnelle à plein temps, introduit un numerus clausus à peine déguisé et annonce, la main sur le cœur, que nul jeune ne sera laissé en chemin, qu'il ouvrira au besoin des classes de préapprentissage – qui ne règleront en rien le problème de fond. Résultat prévisible: sur 178 candidats à l'examen d'accès à la formation professionnelle en école à plein temps, 117 ont été recalés et risquent bien de se retrouver en rade. A l'inverse, aucune mesure obligatoire ou véritablement incitative n'est prévue pour augmenter le nombre d'entreprises formatrices; on se contente de les inviter à engager des apprentis; même la modeste prime de 150 franc par année et par apprenti a été supprimée, afin de réduire les cotisations des entreprises à la caisse de la formation professionnelle. Pire, le seul démarcheur à 50% auprès des entreprises ayant démissionné, la reconduction de son poste est soumise à un délai de carence de 6 mois, économies obligent…

Volonté d'économies

Entre 1993 et 2003, le canton de Neuchâtel a connu toute une série de baisses fiscales, qui n'ont de fait profité qu'à une minorité privilégiée et qui représentent, cumulées, un manque de revenus pour l'Etat de l'ordre de 180 millions par année. Imprudence ou politique délibérée des caisses vides? Toujours est-il que ce manque de revenus n'a pas été compensé par une réduction correspondante des prestations. A cela s'ajoute une politique agressive d'exemption fiscale pour les entreprises exogènes, sans pareille en Suisse. Résultat: un déficit structurel chronique, que la fonction publique payait année après année par des retenues salariales, des blocages de hautes-paies, des prélèvements dans sa caisse de pension, etc.

L'actuel Conseil d'Etat a décidé d'attaquer le mal à la racine et de rétablir les finances de l'Etat. Un plan pluriannuel a été établi, qui exige de chaque département des coupes drastiques d'ici 2016. Or le Département de l'éducation apparaît comme le champion absolu des économies, bien davantage que ce qui est exigé de lui. Augmentation régulière des effectifs de classes, économies sur les mesures d'intégration des enfants handicapés, augmentation de l'indice horaire des enseignants du secondaire II et suppression des décharges (la charge des enseignants de lycée augmente jusqu'à 25% – et leurs absences maladie de 52% entre 2009 et 2010…), baisse drastique de la rémunération des formateurs en établissement, fermeture de filières, etc., etc., les coupes s'enchaînent sans états d'âme et ont permis d'économiser à elles seules 25 millions en deux ans. Neuchâtel, qui était déjà, avec le Tessin, le canton qui investissait le moins par élève dans l'école obligatoire, dont les élèves arrivant en 9e ont bénéficié de l'équivalent d'une année d'enseignement de moins que leurs camarades fribourgeois ou valaisans, qui est l'un des derniers cantons à connaître une maturité en trois ans, sacrifie allégrement son école sur l'autel des finances. Même l'introduction d'HarmoS ne produit pas de sursaut: Neuchâtel augmente le nombre d'heures durant la scolarité obligatoire exactement du nombre d'heures nécessaires (7) pour être au minimum HarmoS-compatible. Il se trouvait dans la voiture-balai, il se félicite d'être dorénavant en queue de peloton !

Que faire?

Contrairement à ce que l'on peut penser, le Grand Conseil est largement impuissant face à ces dérives, la plupart des mesures prises étant du seul ressort du Conseil d'Etat. Il y a cependant lieu d'espérer: la gauche, majoritaire, commence à parler d'une seule voix et à prendre la mesure des problèmes. Les questions, interpellations, recommandations se multiplient. Il apparaît cependant clairement que seule une forte pression publique, tant des députés que des syndicats et associations de parents réussira à remettre les intérêts légitimes des élèves au centre de l'école neuchâteloise.

Daniel Ziegler
Député, ancien président du SSP-RN

 


Celui qui ouvre une porte d'école, ferme une prison.

Victor Hugo



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