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Février 2011 °
Totalitarisme et démocratie
Auteur : François A. de Vargas

Pour préparer cet article, je me suis replongé (rapidement) dans quelques auteurs (Hannah Arendt, George Orwell, René Girard, et l'incontournable Wikipedia). J'ai été frappé de ce qu'on ne parle de totalitarismes que depuis qu'existe la démocratie, les exemples classiques étant Mussolini, Hitler, Staline. Certes il y a eu des tyrannies abominables tout au long de l'histoire. Qu'on pense à celles de Néron, Isabelle de Castille, Pierre le Grand, Napoléon, aux conquêtes coloniales, pour ne prendre que quelques exemples. Mais on ne les appelle pas totalitarismes. La caractéristique des totalitarismes du XXe siècle est qu'ils sont nés de la démocratie. Mussolini et Hitler sont arrivés au pouvoir portés par le peuple et Staline est l'héritier d'une révolution du peuple russe. On peut ajouter Mao et Khomeiny à la liste. Il y a eu d'autres régimes totalitaires nés de coups d'Etat ou de guerres civiles (Franco, Pinochet, Videla, les Khmers Rouges, les Talibans) qui visaient à empêcher l'exercice de la démocratie, mais qui s'appuyaient sur la peur ou la volonté du peuple ou d'une partie du peuple.

Ayant travaillé plusieurs années dans des ONG qui luttent contre la torture, plus récemment en observant la politique suisse d'asile, j'ai pu vérifier cette incroyable tendance à banaliser la cruauté, chez tous ceux qui exercent le pouvoir. Cela est implacablement décrit par George Orwell dans son «1984», c'est ce que Hannah Arendt appelle la «banalité du mal», ce que René Girard constate en montrant que toutes les cultures sont basées sur le sacrifice d'un bouc émissaire. C'est, pour citer une dérive d'un pays qui est certes démocratique, l'indifférence des autorités suisses pour des situations invivables comme l'aide d'urgence pour les requérants d'asile ou leur renvoi dans des pays où le risque de torture est évident et qu'on peut bien appeler une dérive totalitaire.

Je me suis alors demandé s'il y avait un lien entre démocratie et totalitarisme. Si l'on remonte avant le XXe siècle, ne peut-on pas parler de totalitarisme à propos de Robespierre (dont la dictature est née de la révolution française)? Certains disent que l'œuvre de Rousseau (incontestable inspirateur de la démocratie) portait en germe des éléments totalitaires. En tout cas les régimes totalitaires prétendent se fonder sur des valeurs populaires. Ils ne nient pas la volonté du peuple, ils prétendent en être l'émanation ou le protéger contre lui-même, au nom de valeurs supérieures, souvent religieuses. Les démocraties et les religions ne sont donc pas à l'abri de dérives totalitaires. Même s'il faut ajouter que seule une démocratie bien comprise peut nous protéger de ces dérives totalitaires.

Je me suis aussi ressouvenu de Dostoïevski et de l'inoubliable conte, raconté par Ivan Karamazov, de la rencontre entre le Christ et le Grand Inquisiteur. Ce dernier condamne le Christ parce qu'il a refusé les trois tentations du diable: donner du pain au peuple, l'éblouir par des miracles et prendre le pouvoir. Le Grand Inquisiteur avait bien vu que c'étaient là trois moyens d'asservir le peuple. Car il est bien vrai que les peuples ne demandent pas mieux que de renoncer à leur liberté si on leur promet de quoi assouvir leurs besoins, s'ils ont des vedettes à admirer et des princes puissants, fussent-ils cruels, qui leur donnent l'illusion de dominer. Aussi le Grand Inquisiteur ne supporte-t-il pas celui qui donne la liberté et les totalitarismes ont-ils muselé ceux qui pensent.

La grande question n'est pas tant pourquoi il y a eu des régimes totalitaires, mais plutôt pourquoi les peuples les ont-ils acceptés.

Quelle est alors la réponse aux dérives totalitaires? Je ne pense pas que ce soit la révolution, car les révolutions ont trop souvent débouché dans un autre totalitarisme. En revanche la révolte, comme le pensait Albert Camus, et l'indignation comme le clame Stéphane Hessel, sont l'étincelle qui permet la résistance. Je ne pense pas que ce soit non plus un enseignement moral ou religieux, car trop souvent celui-ci a débouché dans l'intolérance, même si la foi, chez beaucoup, a été à l'origine du combat. Je ne crois pas non plus que ce soit le développement économique, car celui-ci n'empêche pas les exclusions et le racisme qui sont les signes avant-coureurs du totalitarisme.

Je pense que la prévention des dérives totalitaires dans les pays riches (notamment la Suisse ou les Etats-Unis), comme dans les pays en développement, nécessite d'abord le respect de deux ou trois exigences fondamentales. J'en citerai quelques-unes qui sont classiques et revendiquées depuis longtemps:


Ces trois mesures, si elles sont garanties, seront plus efficaces que l'extension des droits populaires, la prédication religieuse ou de nouveaux programmes sociaux.
François A. de Vargas
Ancien secrétaire de la Déclaration de Berne,
puis de l'Association pour la prévention de la torture





La force et la faiblesse des dictateurs est d'avoir
fait un pacte avec le désespoir des peuples.

Georges Bernanos

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