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Décembre 2010 
Islam et intégration des musulmans: un Sonderfall ?
Auteur : Thomas Facchinetti

Sonderfall, définition

 Les principales civilisations contemporaines sont marquées, parfois très profondément, par les grandes religions du monde. De tout temps, celles-ci ont joué un rôle, plus ou moins important selon les périodes, tantôt en faveur de la paix et de la concorde entre les peuples, tantôt pour attiser les conflits. Dans l'histoire des sociétés humaines, l'islam ne semble pas se démarquer particulièrement des autres grandes religions sur ce point essentiel.

 Si l'on s'intéresse davantage aux personnes de confession islamique ou issues de contrées musulmanes qui vivent dans notre pays, force est de constater que leur intégration économique, sociale et culturelle est dans l'ensemble plutôt poussée. Ces populations participent activement à l'essor de notre pays. Quelques illustrations, en forme de clin d'œil, tirées du canton de Neuchâtel. Le médecin des écoles de La Chaux-de-Fonds est une personnalité musulmane bien connue et appréciée. Il a été le député le mieux élu de son district lors de la dernière élection cantonale en 2009. La femme la mieux élue au parlement de la ville de Neuchâtel, en 2008, était elle aussi une musulmane pratiquante. Un responsable emblématique de la promotion économique neuchâteloise était un jeune économiste d'origine turque et musulman pratiquant. De nombreux patrons de petites entreprises ou des cadres de grandes sociétés sont des personnes musulmanes, pratiquantes ou non. Miss Fête des vendanges 2010 à Neuchâtel est musulmane comme ses deux dauphines!

 Ces quelques exemples évoquent l'évolution des migrations qui se sont diversifiées en colorant davantage le pluralisme culturel et historique de la Suisse. Nous vivons indéniablement dans une société de plus en plus multiculturelle et multireligieuse.

 Cette situation est ressentie comme malaisée à vivre par une partie de la population et comme une source d'inquiétudes. Encouragés par les discours politiques xénophobes, les milieux de la population socialement fragilisées dans leur vie quotidienne et qui ont le sentiment d'être les perdants de la compétition économique internationale attribuent trop souvent aux migrants, ou à certains d'entre eux, le rôle de bouc émissaires de leurs problèmes. Il n'est pas rare de voir des personnes, suisses ou étrangères d'ailleurs, qui se replient sur un noyau d'appartenance à un groupe restreint de «semblables», investi alors de toutes les qualités par opposition aux «Autres» qui sont affublés de tous les traits négatifs et dévalorisés.

 Lorsque les individus tendent à se définir par une seule facette de leur identité et de leurs appartenances, le dialogue, la négociation et la coopération en vue de résoudre ensemble les problèmes liés à la vie commune deviennent très difficiles. L'enfermement des uns et des autres dans leurs particularismes n'offre pas d'issue satisfaisante dans notre démocratie. Il en va de même de la pluralité religieuse qui s'est accentuée ces dernières années.

 Les musulmans, qui constituent aujourd'hui la troisième religion par ordre d'importance en Suisse, sont fréquemment réduits à un groupe de croyants relativement homogène composé de «modérés» et «d'extrémistes». Cette image simpliste occulte la grande diversité des musulmans qui vivent en Suisse. La réalité est au contraire très contrastée non seulement en raison des différences rituelles présentes dans l'islam ou de la variété des origines nationales, plus de quarante pays, mais aussi en raison de la région de provenance, du milieu social, de l'âge et de la génération, de la culture, de l'ancienneté de la migration, du degré d'intégration et des projets de vie. Il faut aussi souligner qu'une partie croissante des musulmans a la nationalité suisse, par mariage ou naturalisation. Il y a aussi des Suisses qui se convertissent à l'islam. Cette pluralité se retrouve au niveau collectif à travers les diverses associations ou centres qui réunissent une partie des musulmans. Le clivage entre pratiquants et non pratiquants existe également chez eux comme chez les chrétiens.

 Malheureusement, la spirale d'enfermement mutuel de la plupart des sociétés occidentales et musulmanes sur elles-mêmes évacue l'alternative du dialogue et de la coopération, tout en occultant la réalité d'une histoire commune séculaire marquée de nombreux échanges économiques, sociaux et culturels.

 En Suisse pourtant, la négociation, le dialogue interculturel et interreligieux sont non seulement possibles, mais probablement la voie la plus sage pour permettre l'adaptation mutuelle nécessaire entre les personnes musulmanes, durablement installées, et les habitants de la Suisse. L'issue de cette négociation dépend naturellement de la volonté des uns et des autres de trouver des solutions satisfaisantes. Notre longue expérience du pluralisme culturel et religieux est indéniablement un atout et une chance supplémentaire de réussir à relever avec humanité et dignité ce défi nouveau.

 Dans ce sens, un signal encourageant a été donné dans le canton de Neuchâtel après le vote fédéral pour l'interdiction des minarets, refusée cependant au niveau cantonal. En effet, les autorités exécutives et législatives des villes de Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds et Le Locle ont toutes les trois accepté, à de très larges majorités, d'ouvrir leurs cimetières publics aux défunts musulmans en tenant compte, dans une mesure conséquente, d'une partie des souhaits des associations islamiques qui se sont révélées ouvertes au dialogue et au compromis.

 Vivre ensemble en bonne intelligence est sans doute un défi aussi vieux que le monde!

Thomas Facchinetti
Délégué aux étrangers du canton de Neuchâtel,
chef du Service de la cohésion multiculturelle

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