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Décembre 2010 
Les uns et les autres ?
Auteur : Hafid Ouardiri

La première année du XXIe siècle a sonné le glas d'un monde qui ne savait plus où il allait. Choc des civilisations disent-ils, choc des ignorances dirais-je.

Les riches, très riches, trop riches pour voir plus loin que les murs des forteresses blindées où ils résident pour se protéger des dangers qui les menacent. Ils ont oublié où feint d'ignorer qu'ils sont à l'origine des peurs qui les paralysent aujourd'hui. Ces bombes à retardement qui explosent ça et là et tuent des innocents, c'est eux qui les ont enfoui à l'époque où leurs quêtes de richesses et de pouvoir les aveuglaient.

Les pauvres, très pauvres, trop pauvres pour s'empêcher d'être misérables et de souffrir d'exister, ne savent plus à quel saint se vouer et quand la justice leur rendra leur dignité ?

Dès lors que l'arrogance, la violence, le fanatisme, la terreur sont devenus monnaie courante, que voulez-vous qu'il advienne d'un monde sans humanité ?

Aujourd'hui, j'assiste, triste spectateur abusé, à ce grand théâtre mondial que l'on appelle le G20. Je m'interroge encore sur les causes, les raisons et les malheureux prolongements des attentats du 11 septembre 2001. Je suis aussi perplexe face aux bouleversements que la crise financière a provoqués, provoque et provoquera dans le monde et ce à cause de certains criminels en col blanc restés dans l'impunité.

Le XXe siècle a été le siècle du pire et, nous dit-on, celui du meilleur. La création des Nations Unies, la multitude d'organisations internationales pour protéger les humains, les animaux et la planète, les Droits de l'Homme qui sont là pour nous donner bonne conscience alors que l'on sait pertinemment que la majorité de la population mondiale vit au-dessous du seuil de la pauvreté et de la dignité. Partout on parle de «Liberté», on la sublime dans les salons bien-pensants; mais dès que l'on rencontre des êtres épris de liberté, d'indépendance et de justice, on les somme de rentrer dans les rangs du système, sinon…

Au nom de la «Démocratie» et des «Droits de l'Homme», les grandes puissances occidentales, aidées de leurs dictateurs et monarques asservis, se sont lancées dans des croisades que l'on croyait révolues. C'est pour instaurer la démocratie dans les régions barbares, c'est pour le bien des populations qu'ils agissent ainsi, affirment-ils. En vérité, ils ont tellement détruit ces pays, méprisé leurs populations, que celles-ci finissent par regretter les dictateurs déchus ou pendus.

Il est important, me semble-t-il, de rafraîchir la mémoire des uns et des autres, sans apologie aucune, sur les apports universels considérables de l'islam et de l'extraordinaire civilisation qu'il a engendré. Nous avons connu en Europe et ailleurs une longue période de coexistence interreligieuse pacifique très féconde en matière de progrès au service de l'Humanité. L'Occident ne peut pas nier le fait que le début de son essor a eu pour origine cette civilisation qui lui a permis de sortir des ténèbres du Moyen-âge. Cela est toujours possible aujourd'hui entre nous et c'est ce qu'il faut encourager pour faire face au mépris de certains amnésiques.

 Où suis-je? En Suisse… Qui suis-je ? Un citoyen de spécificité musulmane parmi tant d'autres.

 Le 29 novembre 2010 j'ai pris un minaret en pleine figure. Une votation populiste qui s'est déguisée en minaret pour se métamorphoser en une «loi d'exception» en plein cœur de la Constitution. Cette Constitution qui a pour but fondamental de protéger ma liberté ainsi que celle de tous les autres. Les initiants ont exploité l'ignorance qui est à l'origine des préjugés qui existe sur l'islam et les musulmans afin de semer la peur et la haine dans les cœurs et les esprits des braves gens. Pour justifier cette loi discriminatoire on a crié à qui voulait l'entendre que l'islam et les musulmans font peur.

Après 37 années de vie en Suisse, je découvre que je fais peur aux Suisses et quoique je puisse dire pour plaider non coupable, mes détracteurs n'ont pas hésité de me suspecter d'entrisme.

A celles et ceux qui ont peur de l'islam, des musulmans et de moi, je leur dis avec clarté et en toute honnêteté intellectuelle que cet islam qui les traumatise m'enseigne et m'oblige à respecter l'histoire, la culture, la religion et l'Etat de Droit du pays dans le lequel je vis, à savoir la Suisse avec laquelle je suis lié par une loyauté sans faille. Jusqu'à très récemment, la laïcité pour moi représentait un espace qui me protégeait dans ma différence tout en me ralliant aux autres par un cadre légal qui fait de nous tous des êtres égaux. Voilà qu'aujourd'hui, partout en Europe, ses soi-disant défenseurs sont en train de la transformer en un ghetto. Ils dénoncent l'extrémisme des intégristes religieux «islamistes» pour faire triompher leur propre extrémisme politique populiste.

Je dénonce avec vigueur ces stratégies du bouc émissaire et de la rumeur qui se font au détriment de l'islam et des musulmans. J'invite toutes les musulmanes et tous les musulmans, citoyens ou résidants, à démontrer par leurs implications et leurs engagements au sein de la société qu'ils sont des valeurs ajoutées tout à fait compatibles avec la démocratie et le bien public. Ils doivent affirmer qu'ils sont une composante à part entière de la société et non une communauté à part. Il ne faut pas accepter de servir de marchepied à ces politiciens qui veulent prendre de la hauteur dans l'infamie. C'est la raison pour laquelle au lendemain du succès de la votation anti-minaret, j'ai présenté avec l'aide de cinq bâtonniers soucieux de la protection des droits fondamentaux, une requête à la Cour Européennes des Droits de l'Homme à Strasbourg. J'ai voulu par cet acte ajouter de la démocratie à la Démocratie et du droit au Droit, ceci afin de protéger la Suisse que j'aime et qui m'a aidé à me construire, de celles et ceux qui veulent la transformer en laboratoire de l'islamophobie.

Citoyen et musulman, je me dois d'aller vers l'autre qui est aussi une part de moi-même et ce même si ce dernier me tourne le dos et veut m'ignorer. Il faut qu'ensemble nous refusions de vivre les uns contre les autres comme le capitalisme sauvage et la politique populiste veulent que ce soit.

Pour conclure, je rappelle aux uns et aux autres que nous sommes des semblables humains. Que serions-nous les uns et les autres si nous ne sommes pas capables de vivre et d'être les uns avec les autres? De grâce,  cessez de polémiquer sur l'islam et aimez les musulmans comme vous vous aimez, car nous vous aimons. Ce n'est qu'ainsi qu'on atteindra un véritable essor dans notre mieux-vivre ensemble!

Hafid Ouardiri
Fondation de l'Entre-Connaissance, Genève

 


ô gens! Nous vous avons créés d'un homme et d'une femme. Nous vous avons répartis en peuples et en tribus pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d'entre vous auprès de Dieu est le plus pieux. En vérité, Dieu est Omniscient et bien informé!

Le Coran, Sourate 49, verset 13


Dis: «ô gens des Ecritures! Mettons-nous d'accord sur une formule valable pour nous et pour vous, à savoir de n'adorer que Dieu Seul, de ne rien Lui associer et de ne pas nous prendre les uns les autres pour des maîtres en dehors de Dieu». S'ils s'y refusent dites-leur: «Soyez témoins que, en ce qui nous concerne, notre soumission à Dieu est totale et entière».

Le Coran, Sourate 3, verset 64

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