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Octobre 2009 
L'utopie est la vérité de demain
Auteur : François Iselin

« Mais aujourd'hui, elle est le seul moyen de la rétablir », aurait précisé Victor Hugo, s'il savait à quel point, en deux siècles à peine, la Vérité a été trafiquée pour les besoins du sacro-saint Marché. Qui dit vrai ? Qui ment ? Quelles certitudes reste-t-il quant aux conséquences des guerres, des pollutions, des saccages qui menacent la planète et son monde ? Les doutes, qui gangrènent les consciences, conduisent à l'impasse du « No future ». Mais quiconque admet que l'humanité est loin de la « fin de l'histoire », mais à la veille d'un incontournable Demain, opposera l'Utopie au désenchantement établi. Et ne jouons plus sur les mots: comme « utopie », le terme d'« anarchie » a une double acception contradictoire, celle, capitaliste du chaos imposé et celle de ce même chaos qui nourrit la révolte.

Je l'ai croisée samedi au marché: « Viviane ! ». Collée à son portable et riant aux éclats, elle ne m'a pas entendu. Nous étions toute une bande de militants motivés. Il nous fallait changer le monde et, en attendant, en soulager les souffrances et le dépoussiérer des mensonges. Ce projet soudait notre amitié et épanouissait nos vies. Nous nous sentions utiles, indispensables même à préparer l'avenir. Nous en étions heureux, car l'horizon des possibles restait ouvert. Du « Rasons les Alpes qu'on voie la mer », on passait au « Sous les pavés la plage » puis au « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi »…

Et ce n'est pas parce qu'alors nous étions jeunes: des Vieux nous suivaient. Le marché ne les avait pas encore déclarés «périmé». Quand Viviane était rentrée d'une mission en Palestine ou au Chiapas, je ne me souviens plus, elle était enthousiaste, mais inquiète. Elle avait pressenti que le pire était possible, « un voile noir sur l'avenir » disait-elle. Le pire est advenu et Viviane, résignée, s'y est installée. Je comprends qu'à force de désillusions, elle ait réduit les opprimés aux rares connaissances sûres qu'elle harcèle d'appels et de SMS. Je passe mon chemin sans la distraire… Comment lui en vouloir, l'accuser de démission?

Il est là devant le stand des Verts, des Rouges ou des Roses, on ne sait plus. « Victor! ». Il est si élégamment vêtu que j'hésité à m'approcher du couple. Mais en l'entendant s'adresser à sa compagne, je n'hésite plus: sa voix, si chaude qui, au « gueulophone », nous transportait lors des manifs, le trahit. Il a un emploi de cadre dans la « Mobilité communicationnelle », m'annonce-t-il fièrement. Nous étions toute une équipe de syndicalistes au chômage. Nous voulions changer l'économie, ne plus créer que ce qui est utile, beau, gratuit même, plutôt que perdre du temps à produire pour enrichir les patrons et appauvrir nos vies. Victor doit se souvenir de ces années de galère, mais ne veut pas évoquer son passé devant elle. Alors, nous nous serrons la main, mais je n'ai pu voir si son regard, éteint par d'élégantes lunettes noires, me reconnaissait. Le marché l'ayant subjugué, il se délecte de ses camelotes. Comment lui en vouloir, l'accuser de lâcheté ?

« Adrien! ». Il fait son marché tous les samedis depuis qu'il a quitté l'Orga. Je le rencontre lorsque nous tenons notre piquet hebdomadaire devant le Parlement. Il arrive avant les autres députés pour nous aborder, nous demander comment il pourrait soutenir notre action par une motion, une interpellation, une intervention. J'ai beau lui faire comprendre que nous ne comptons plus que sur nos propres forces, il persiste. Il dit que seul le pouvoir de la gauche parlementaire peut infléchir le pouvoir du capital et de son Etat. Je crains que ce ne soit que son propre goût du pouvoir qui le motive. Il me quitte dépité. L'État l'a dupé, il s'y sent en sécurité, et faute de trouver une raison de devenir, il a trouvé une raison d'être. Comment lui en vouloir, l'accuser d'inconstance ?

Lui, il venait tous les samedis au marché et nous allions boire une bière. « Vincenzo! ». Plus de nouvelles depuis qu'il a quitté le pays. Définitivement, après la retraite, 35 ans à suer sur les chantiers, ruiner sa santé, deux fois accidenté. Nous étions une petite équipe rebelle au syndicat. On en voulait, pour la sécurité au travail, la solidarité ouvrière et internationale… Il a vu, l'un après l'autre, ses collègues immigrés baisser les bras. On ne l'écoutait plus lorsqu'il les sommait de ne plus prendre de risques, de cesser de travailler sous la pluie, après les heures, les samedis… Alors, il est parti refaire sa vie ailleurs, comme il avait quitté son pays natal, saisonnier à 17 ans. La jeunesse et la vieillesse ne peuvent être vécues en Suisse lorsqu'on n'est ni ouvrier, ni rentier ! Devoir repartir à 65 ans ! Je n'ai pas pu l'en dissuader, juste lui souhaiter bonne chance. Des ailleurs meilleurs l'ont leurré; comment lui en vouloir, l'accuser de dilettantisme ?

Pourtant, partir, voir le monde sous une lumière moins crue, c'est le sort que je lui souhaite. « Francis! ». Il me dit avoir arrêté l'Uni: déception, déprime, désespérance durable. Je l'ai connu comme étudiant rebelle, enthousiaste, motivé. On va boire un café. Il me sourit, tente de se ressaisir, mais sa main tremble. On se parle, il ne semble pas m'entendre. Son baladeur tapageur, sans doute, qui ne quitte plus ses oreilles. Faute de vouloir partir, il voyage maintenant dans les paradis artificiels. L'espoir lui a fait faux-bond. Comment lui en vouloir, l'accuser d'apathie ?

En déambulant entre les stands – fruits, pétition pour ceci, légumes, initiative contre cela, fromages, stand pour Jésus, épices orientales, contre les Arabes – je pense à ces suites de déceptions: Le sel de la Terre s'est affadi. Ce moteur de l'histoire vivante est grippé. Embrumée, la conscience des exploité-e-s et des opprimé-e-s. L'assurance des possibles a fait faillite. Prendre conscience et résister, oui, mais pourquoi puisque cela ne me procure ni argent, sécurité, santé, confort, vacances… Nous sommes victimes de l'effet de serre, moins celui qui étouffera la planète, que l'emprise des serres démoniaques qui nous clouent dans le cachot de l'impuissance.

Du coup, toute utopie devient vaine, engagement politique, humanitaire, débat d'idées, projets de société… Tous ces beaux projets qui nous entraînaient vers l'épanouissement se grippent. C'est comme si nous allions droit dans le mur de l'impossible, un mur terrifiant mais qui n'est qu'un décor virtuel, flouté, numérisé, frelaté. Il est alors inutile de sensibiliser, conscientiser, convaincre, discuter même. Aujourd'hui pour convaincre, il faut effrayer, électrochoquer, ébranler ces esprits que la peur engourdit.

Réveillez-vous les morts de trouille! Arrachez vos prothèses mentales dont le business électronique vous affuble: lunettes, natels, baladeurs qui empêchent de regarder, écouter, communiquer, penser, rêver… Ces œillères nous transforment en consommateurs piégés, tout juste bons pour acheter… de quoi jeter.

Alors, en prétextant leur apporter quelques épices du marché et notre dernier tract, je me réfugie dans la sérénité d'une communauté de déboutés, d'indigents ou de squatters. Ils m'accueillent comme s'ils m'attendaient! Ils me traitent en ami et complice. Pour construire l'essentiel, ces libertaires on renoncé au superflu: argent, loyer, achats, salaire. Et cet essentiel me comble d'attention discrète et de soutien sûr. Comment les en remercier, eux qui ont choisi de donner sans compter, résister sans désespérer, s'aider sans céder et faire de l'autonomie utopique la pré-condition de la liberté et de la vérité ?

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