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Juin 2009 
Les déchets, une question de ressources
Auteur : Sébastien Piguet


Les données de l'Office fédéral de la statistique et de l'Office fédéral de l'environnement le montrent, la production de déchets reste intimement liée à la croissance économique. Ainsi, de 1970 à 2004, la production annuelle de déchets urbains* est passée de 320 kg/habitant à 670 kg/habitant. A ceux-ci s'ajoutent environ 1500 kg/habitant de déchets de chantiers et 360 kg/habitant de déchets spéciaux, déchets industriels et boues d'épuration. Au total donc, 2.5 tonnes de déchets par habitant et par année!

A la lecture de ces chiffres, nous devrions être envahis par les déchets. Ce n'est heureusement pas (encore) le cas. La politique volontariste engagée dès les années 80 pour trier et recycler les déchets a en effet permis de maintenir les quantités mises en décharge et incinérées à un niveau supportable. D'autre part, la professionnalisation et les améliorations techniques apportées dans la branche ont permis de réduire considérablement les impacts des filières de traitement et de recyclage. Aujourd'hui, les déchets recyclés (environ 1500 kg par habitant et par an) constituent donc une ressource importante pour l'économie et couvrent environ 35% de nos besoins en matières premières.

Notons que même si nous recyclions la totalité de nos déchets, nous ne couvririons que 60-70% de nos besoins. En effet, une part importante de notre consommation n'est pas directement transformée en déchets, mais stockée dans les infrastructures et les équipements. Cela implique une croissance importante des quantités de déchets à moyen terme, lorsque ces équipements seront hors d'usage. Pour éviter de remplir trop vite nos décharges et nos usines d'incinération, une augmentation continue de la part de déchets recyclé s'avère donc primordiale.

Par ailleurs, l'extraction des matières premières que nous importons génère elle aussi des déchets, mais ceux-ci ne figurent pas dans nos statistiques. L'extraction d'une tonne de cuivre peut produire jusqu'à 99 tonnes de résidus, hautement polluants et stockés en plein air à proximité des sites d'extraction. Ce qu'il faut bien appeler un désastre écologique et social nous permet de nous approvisionner en cuivre à bon marché. Pendant ce temps, des ressources indigènes en cuivre (les résidus de broyage automobile contiennent environ 5% de métaux non ferreux) sont pour la plupart incinérées, car la rentabilité d'un recyclage est insuffisante.

Marchés globalisés: des débouchés difficiles à garantir

Au même titre que les matières premières, la plupart des matières de récupération s'échangent sur toute la planète. Etant donné les grands besoins de l'Asie en matières premières et leur faible production de déchets recyclables, c'est la principale région importatrice. A l'inverse, l'Europe, le Japon et surtout l'Amérique du Nord sont des exportateurs nets.

Les déchets de ferrailles, de papier et de plastique constituent les plus gros volumes échangés sur le marché mondial. Ainsi, environ 40% de la production mondiale d'acier (1 milliard de tonnes) est tirée des ferrailles. Leur commerce international concerne 80 millions de tonnes. Dans le domaine du papier, les déchets contribuent à près de 60% de la production mondiale (350 millions de tonnes). Les échanges internationaux de déchets papier s'élèvent à 160 millions de tonnes.

Il faut compter cependant avec des fluctuations parfois assez fortes, dues notamment à la spéculation. La plupart des récupérateurs n'ont pas les moyens de se prémunir contre ces fluctuations imprévues des tarifs, leurs capacités de stockage ne dépassant guère un mois. Ils peuvent cependant négocier des contrats de livraison sur plusieurs mois, voire une année, qui les mettent à l'abri de ces variations.

Valoriser oui, contaminer non !

La principale objection au recyclage tient dans le risque de contamination des produits de consommation et d'équipement avec des substances dangereuses. Lorsque le législateur décide de bannir une substance auparavant largement utilisée, cela peut concerner de nombreux produits, dont le recyclage se voit entravé, voire condamné.

Alors qu'une partie des boues de STEP et des farines animales étaient valorisées auparavant dans l'agriculture, le risque de transmission du prion a conduit le législateur à condamner cette filière. L'agriculture, qui couvrait ainsi près de la moitié de ses besoins, doit donc trouver ailleurs (importation) les 5000 tonnes de phosphore qu'elle en tirait chaque année.

Les industriels, eux-mêmes, fixent des contraintes élevées aux matières récupérées qu'ils achètent. L'étain, indésirable dans l'industrie de l'acier, n'est parfois toléré qu'à hauteur de 0,01% du poids total. Comment répondre à ces exigences? Elles sont reportées sur les récupérateurs, dont les lots peuvent être déclassés (donc achetés à un tarif moins avantageux) si les teneurs en corps étrangers sont dépassées. Ceux-ci doivent donc contrôler plus fréquemment les livraisons, informer les remettants en cas de problème, sensibiliser les responsables de déchèteries communales. La formation dispensée aux apprentis recycleurs prévoit notamment la reconnaissance de plus de 90 sortes de métaux, ainsi que plus de 30 sortes de papiers/cartons.

Une politique favorable aux matières secondaires

Que faire pour encourager la valorisation dans un cadre économique défavorable où les matières premières sont souvent très bon marché? Les taxes ou contributions incitatives, versées lors de la mise sur le marché ou de l'achat d'un produit neuf, constituent jusqu'à présent un instrument privilégié en Suisse. Celles-ci permettent de financer une partie des coûts de collecte – respectivement de prétraitement – des déchets et de les mettre sur le marché à des prix concurrentiels par rapport aux matières premières. Les collectes sélectives des emballages de boissons recyclables, des piles, des boîtes en fer-blanc, des appareils électriques/électroniques sont déjà soutenues par ce biais.

Ce concept est-il appelé à s'étendre? Difficile à dire, car les représentants de l'économie sont en général défavorables à ce mode de financement, même si l'environnement y gagne. En effet, toute taxe qui renchérit le prix d'achat des produits neufs agit comme un frein à la consommation et joue ainsi en faveur de la prévention et du recyclage des déchets. Il en va ainsi de la taxe sur les COV (solvants) et de celle sur le CO2.

On le voit, la valorisation des déchets est un secteur économique complexe, impliquant de nombreux acteurs aux compétences et aux intérêts très hétérogènes. Si le secteur de la gestion des déchets a beaucoup évolué depuis les années 70, le mot d'ordre reste le même pour tous: faire un usage mesuré des matières premières, réutiliser et recycler tout ce qui peut l'être, éliminer correctement les autres déchets et ne pas les jeter n'importe où.

Sébastien Piguet
Ingénieur EPFL, directeur du BIRD – Bureau d'investigation sur le recyclage et la durabilité
 


Pour en savoir plus: www.forumdechets.ch – Bulletin romand d'information sur la prévention et la gestion des déchets.

* déchets urbains: déchets des ménages, (ordures ménagères, compost, papier, verre, bouteilles PET, appareils électroménagers) et déchets similaires produits par les entreprises.

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