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Juin 2008 
Pas de quartiers !
Auteur : Susanne Gerber
Pas de quartiers !
Maurice Born,
Éditions d’En Bas, 2005

Le livre de Maurice Born me fait penser à une scène de théâtre auquel il a participé durant cinq ans. En «toile de fond», les 225 ans d'histoire de la région industrielle de Montbéliard, sur la scène «les acteurs» du présent et leurs témoignages, leurs interrogations, leur constat, leurs recherches, leurs expériences.

En l776, l’histoire nous apprend que des machines capables de fabriquer des ébauches pour l'industrie de la montre, élaborées au Locle par un certain Jeanneret-Gris, émigrent en France et sont installées par Frédéric Japy dans le village de Beaucourt, non loin de Montbéliard, en pays protestant. En 1777, cinquante personnes travaillent dans cette «manufacture monastère» de tendance anabaptiste. En 1802, ils seront 500 ouvriers. Emoi des Citoyens Artistes Horlogers de Montbéliard qui adressent une lettre à leurs homologues tant à Genève, Besançon qu'à Saint-Imier et dans le Jura, pour qu'ils se joignent à eux afin d'envoyer des émissaires à Paris, demandant que ces machines infernales indignes de leur Art soient détruites. En vain !

Un développement de plus en plus rapide, une gamme de produits qui s'élargit recouvriront presque la «toile de fond». Enfin, alliance Japy –Peugeot! Au début du 20e siècle, plus de 10.000 personnes travaillent pour eux. Puis il y aura les «voitures», une main-d'œuvre accourue de tous les horizons, la construction de quartiers, une certaine identification des travailleurs à l'usine qui leur assure une «sécurité», parfois des grèves vite réprimées, enfin, dès 1980, l'automatisation, la rupture et toutes ses conséquences.

Les mains devenues inutiles, les logements aussi, les portes des immeubles murées, les démolitions, les étrangers renvoyés, la « toile de fond » s'assombrit.

Et que disent les « acteurs » ? Plusieurs chapitres vous les feront connaître dans des interviews remarquables. Par eux, vous découvrirez de l'intérieur l'essentiel du drame: la désintégration du tissu social, le regroupement des ethnies qui jusqu'alors se mélangeaient, la perte de repères des jeunes générations qui retournent à la religion de leurs pères en une recherche désespérée de « sens ». De fait, le sujet de cette vaste étude, c'est l'aventure des Bains-Douches

Dans la préface, l'auteur, après avoir redéfini par des exemples le sens des mots « exclusion » et « inclusion », conclut en ces termes: « L'utopie la plus meurtrière jamais inventée par l'homme, celle de la libération de l'économique, de son découplage du social – idéologie vieille de presque deux siècles – provoque aujourd'hui un réel cataclysme. La disparition du travail humain, devenu inutile à la productivité, précipite une crise de valeurs, un véritable vide éthique… Devant ce vide, on tente de construire un système provisoire fait de bric et de broc, de promesses de travail partagé, d'efforts… » L'atelier de décors que gère Claude Acquart et son équipe installés aux Bains-Douches en 1996 suit-il un chemin différent ?

Ces vastes locaux, situés en bordure de Montbéliard, abandonnés en l980, sont devenus le siège d'un laboratoire de production diversifiée, de vie surtout. Soutenus par le Ministère de la Culture qui s'inquiète de la dégradation des «quartiers», l'équipe de la Compagnie de Réanimation Sociale (CRS) – vous devinez pourquoi – accueille des jeunes en difficulté. Ils vont découvrir une autre façon de travailler, de remplir un contrat, de créer, d'être responsables ensemble, de s'interroger. Echecs et réussites font partie de l'apprentissage. Même si l'expérience n'est plus à la première page des journaux (visite de Chirac), ce témoignage limité d'apprentissage collectif est chargé d'un sens nouveau.

À peine un aperçu de ce que vous apprendrez en tournant les 310 pages de cette étude fondamentale pour qui veut mieux comprendre l'état de notre monde et ses contradictions.

Un dernier interview significatif, signé D***, membre de la CRS, février 1997: Et là je me retrouve dans un endroit avec les portes ouvertes, où on t'héberge, où on te dit: « Mais attends, là tu as le temps de te remettre debout, tu prends le temps que tu veux », et en plus, on t'explique comment il faut faire. Je me souviens que ça m'a vraiment marquée, et je me suis dit: « Ben aujourd'hui, si je dois m'arrêter quelque part, c'est bien le premier endroit de ma vie où j'ai envie de m'arrêter ».

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