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Août 2007 
La région : pour une Europe à la taille du citoyen
Auteur : Roger Favre

L’homme ne peut se révéler pleinement citoyen que dans une communauté à sa taille. Chez les anciens Grecs, cette préoccupation s’exprime notamment chez Aristote qui proposait que le rayon d’une ville ne dépasse pas la portée d’une voix humaine. De telles considérations ont eu leur rôle aux origines, évidemment imparfaites, de la démocratie.

Nous n’en avons pas moins des leçons à recevoir des Grecs en ce qu’ils ne séparaient pas la politique et ce que nous appelons urbanisme. C’est que les deux mots relèvent pratiquement d’une même définition, à savoir: l’art de gérer la vie de la cité. La différence entre l’un et l’autre mot, c’est que le premier relève d’une racine grecque et le second d’une racine latine.

Aujourd’hui malheureusement, la politique tend à ne plus définir que le jeu abstrait du pouvoir. L’urbanisme qui agence, lui, les modalités concrètes, physiques de la vie communautaire tend à n’être plus désormais qu’une discipline technique aux mains de spécialistes universitaires.

Cette séparation dangereuse, perverse, trouve toutefois quelques remarquables exceptions. Ainsi dans l’urbanisme de l’Anglais Howard, créateurs des cités-jardins de la périphérie londonienne qui font de chaque habitant un citoyen au plein sens. C’est sur la même base de réflexion d’Aristote qu’Howard, en particulier, a limité ses cités à 32’000 personnes.

Mais pourquoi ces propos comme introduction à l’Europe des régions? Parce que la région politiquement comprise résulte d’une constellation de cités à la taille de l’homme. Pour comprendre cette dimension politique de la région, prenons le cas du Jura.

Partagé entre la Suisse et la France à l’heure qu’il est, le Jura constitue une indiscutable unité géophysique, naturelle et même culturelle à bien des égards: même langue, mêmes traditions d’architecture rurale, industries semblables comme celles du lait et de l’horlogerie. Entre le Besançon de Proudhon et Fourier jusqu’au Locle de la Fédération jurassienne, le Jura s’est même révélé le creuset de théories libertaires à résonances planétaires qui révèlent une part de son génie. Si la région jurassienne existe donc à l’évidence, elle n’a pas en revanche d’existence politique puisqu’une frontière la sépare en deux parties.

Le sud et le nord de cette frontière nous offrent même deux représentations de la vie en société opposées aux extrêmes qui résultent de l’histoire. Au sud, le modèle constitutionnel suisse privilégie les pouvoirs de la commune et de la région doublés d’un droit d’intervention du citoyen dans les affaires publiques uniques au monde.

Au nord, le modèle constitutionnel français illustre l’absolutisme de l’Etat central modelé à son origine par les rois dans le but d’étendre militairement leurs territoires. En reprenant cet ultra centralisme à son compte, la République française a confiné le citoyen dans un rôle de votant qui fait penser aux oies de la basse-cour auxquelles le cuisinier vient demander de temps en temps:

&bul; À quelle sauce voulez-vous être mangées?

&bul; Mais, nous ne voulons pas être mangées! répondent les oies.

&bul; Vous êtes à côté de la question, tranche le cuisinier.

À l’heure qu’il est, près de 90 % des Français qui ne sont pas des oies souhaitent disposer d’un droit d’initiative populaire à la mode helvétique.

Tout ce qui précède sommairement résumé, il n’est pas de meilleur moyen d’apprécier les enjeux concrets du débat qui divise les partisans de l’unité européenne qu’en allant voir d’un côté et de l’autre du Doubs. Et de comparer.

En sachant que la Révolution française a ensemencé la future Confédération de 1848 d’idées comme le suffrage universel ou l’égalité en droit des cantons dans l’union fédérale, on peut se demander si ce n’est pas à la Suisse aujourd’hui d’inspirer l’Europe future en retour. Nul doute que si les Français, les Polonais ou les Espagnols ont le désir d’une même communauté de citoyens, ils seront sensibles au modèle constitutionnel helvétique. Un modèle lui-même codifié d’ailleurs par un réfugié politique italien de Genève, le comte Pellegrino Rossi.

Qui sait si, au siècle prochain, on ne dira pas de la Suisse qu’elle a préfiguré l’unité européenne?

P.S. Pour ceux qui veulent en savoir plus, voir mon livre «Qui a peur de Denis de Rougemont», paru chez Gasser, Le Locle, en 2006. Roger Favre, écrivain

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