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Février 2007 
Il faut reconfigurer le capitalisme
Auteur : Alain Simonin

Tous les observateurs s’entendent la dessus, les années nonante sont la charnière qui fait basculer le capitalisme vers une sauvagerie qui est en train de détruire l’homme et la planète. Le capitalisme industriel cède alors le pas à un capitalisme financier, la concurrence s’exacerbe, poussée par l’obsession du coût minimum et la maximisation des profits destinés non pas à la production ni à l’innovation mais à l’enrichissement d’actionnaires anonymes. L’entreprise elle-même est devenue la marchandise qu’on échange dans un marché aux dimensions planétaires. Le travail et le travailleur sont complètement disqualifiés, on ne parle plus que d’objectifs à atteindre dans le minimum de temps, de standards de production, de performances, de normes de qualité, de rachats d’entreprises, de cotation en bourse et de délocalisation.

Je vois deux transgressions majeures que nous n’aurions pas dû commettre ou dont nous aurions dû refuser d’être les témoins dans ce processus de déshumanisation du travail. La première est la rupture de l’équilibre entre l’utilisation des sources d’énergie nécessaires aux activités de production par le travail et leur préservation pour pérenniser ces activités. Le réchauffement de la planète et la déforestation sont les résultats incontestés de cette rupture qui hypothèque l’avenir même de la planète ( «L’environnement face à l’économie» . Entretien exclusif avec Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie. Supplément du Nouvel Observateur. Déc. 2006). La deuxième transgression est d’avoir accepté que l’acte du travail effectué par l’homme (transformation de la matière et de la connaissance) soit découplé du produit de son travail (prédominance de la quantité, des standards de production, des cadences du travail). La valorisation excessive de la performance et la banalisation de la souffrance au travail qui en résulte sont les résultats de cette autre rupture («Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés». Sophie Bruneau et Marc Antoine Raudil, 2005).

L’économie des planificateurs et le mépris de l’humain qu’elle avait instaurés sont morts en 1989, mais l’économie des prédateurs, la déshumanisation du travail et la destruction de la Terre qu’elle engendre, doivent également mourir.

Nous devons tous redevenir les acteurs d’une «réhumanisation» du travail et du «réenchantement» du monde! Comment? En prenant conscience que les quatre éléments fondamentaux qui définissent le travail: la production, l’organisation, la rétribution, la consommation, sont intrinsèquement liés et que nous devons agir, directement ou indirectement, dans ces quatre domaines qui nous concernent tous comme citoyens d’un même monde. Partout où le travail humain est disqualifié, où la rétribution est injuste, où la consommation épuise les ressources de la Terre, nous devons réagir. Mais nous devons aussi inventer de nouvelles formes de réflexion et de débat en cessant d’opposer systématiquement travailleurs, industriels, actionnaires, consommateurs, mais au contraire en les invitant à se réunir pour qu’ensemble ils s’attellent à «reconfigurer» ce capitalisme réduit aujourd’hui à sa fonction prédatrice.

«Les gains de productivité ont été, pour une grande part, dilapidés en laissant proliférer des activités n’ayant pas d’autre fonction que de satisfaire des besoins artificiels souvent ridi cules et parfois néfastes».
– Albert Jacquard, «Mon utopie»

Je sais ce que cette proposition a d’iconoclaste. Faire fi des conflits d’intérêts paraît quelque peu angélique! Pourtant, nous devons comprendre que les ressources de la Terre et les ressources humaines sont un patrimoine commun que nous nous devons de protéger. Des observateurs avertis et audacieux (auxquels j’ai fait référence tout au long de cet article) montrent que les impasses du capitalisme de prédation que nous vivons commencent à questionner non seulement les travailleurs, mais aussi les cadres et certains chefs de petites et moyennes entreprises (fournisseurs asservis des multinationales), sans parler d’un nombre toujours plus grand de consommateurs que la nourriture industrielle et mondialisée commence à «écœurer». L’actionnaire, acteur le plus anonyme, sera le plus difficile à convaincre et à mobiliser.

Reconfigurer le capitalisme en réhumanisant les relations de travail, en replaçant l’homme au centre de l’entreprise et la préservation des ressources de la Terre à son horizon, voilà le programme politique que nous devons commencer à écrire… nous-mêmes, avec nos collègues de travail, nos voisins, nos amis, nos élus!

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