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Octobre 2017    [55]
L'info à la sauce Mc Do
Auteur : François Iselin

Tout au long de son existence plus que centenaire, l'essor s'est inquiété des menaces pesant sur la qualité de l'information livrée aux populations. Parmi ces préoccupations, le coût élevé de l'édition et de la diffusion de la presse, y compris de la sienne propre et de la baisse chronique des abonnements. Puis c'est la réprobation de la Confédération qui menace la liberté d'expression des rédacteurs. «L'essor est aux prises avec la censure qui lui inflige un blâme sévère et le menace de le soumettre au contrôle préventif à la moindre récidive1». Ce rédacteur garde cependant son sang froid en répondant: «Il y a des choses qu'il faut dire et qu'il est bien difficile de dire, même en termes généraux sans courir le danger de froisser quelqu'un». Enfin, notre journal s'était inquiété de ses propres dérives, le mettant en garde contre les tentatives de certains rédacteurs bénévoles d'en faire l'outil de leurs prosélytismes en y imposant des convictions politiques ou religieuses qui seuls les concernent2.

Les médias servent d’amplificateurs de menaces.
– Jacques Attali

On le voit, l'une des valeurs de notre journal, «L'ouverture à la créativité», fut constamment menacé. Mais le projet de ses fondateurs est demeuré inébranlable, car «Il y a des mots qui font vivre» (Paul Eluard)3 et pour que nos proches vivent, il fait écrire ces mots et les propager que cela leur plaise ou pas. Car «Si la liberté a un sens, elle signifie le droit de dire aux gens ce qu'ils ne veulent pas entendre» (Georges Orwell)4l'essor a toujours défendu becs et ongles cette liberté et, partant, le droit de chacun d'apprendre pour vivre et agir en toute connaissance de cause. Plus concrètement ce même rédacteur précise: «Le problème de l'information est intimement lié à celui de la démocratie, c'est-à-dire de la participation active des citoyens à la chose publique, et à celui de la liberté». Et il rappelle fort à propos: «Toutes les dictatures, qui tiennent le peuple à l'écart des décisions, filtrent l'information et cachent systématiquement tout ce qui pourrait nuire à l'intérêt de la classe dirigeante». Et de taper sur le clou: «Une démocratie saine, au contraire, supporte les informations les plus dures, même celles qui entraînent la chute d'un président, comme aux Etats-unis, ou qui révèlent les mensonges d'un ministre comme en Israël4».

Ce qui m’intéresse, c’est l’infra-ordinaire, le contraire de l’événement. Les journaux passent leur temps à repérer ce qui casse. Pourtant, ce qui est effroyable, ce n’est pas le coup de grisou, c’est le travail à la mine. Il y a une sorte d’anesthésie par le quotidien: on ne fait plus attention à ce qui nous entoure, à ce qui se refait tous les jours, seulement à ce qui déchire le quotidien.
– Georges Perec

Parmi les articles concernant la presse – que l'on peut d'ailleurs consulter sur notre site, étant tous numérisés – l'un très éclairant5ce qui risque de lui faire perdre son irremplaçable valeur, qui est de commenter les nouvelles, d'émettre à leur sujet des opinions». Mais il met le doigt de façon prémonitoire sur cet autre danger actuel qui consiste à déprécier l'écrit pour que le lecteur «se contente pour nourriture du sandwich MacDonald préfabriqué» alors qu'il est «avide de saisir le sens de ce qui se passe dans l'écoulement du temps, une nourriture substantielle, digestible, assimilable». La prolifération de journaux «gratuits» confirme les craintes de ce rédacteur. Ils n'incitent pas les lecteurs à comprendre, mais au contraire les en découragent, car ils n'en tirent que frustrations. Ils ne nourrissent pas leurs esprits, mais le gavent, ils ne leur procurent point le plaisir de comprendre, mais le sentiment d'avoir été bernés, ils n'élèvent pas leurs pensées, mais l'écrasent sous des titres infantilisants. Leur lecture n'est plus l'occasion d'une pause bienfaisante pour l'esprit, mais un passe-temps, de quoi l'occuper le temps d'avaler un café ou de faire un trajet.

Tout comme le Fast Eat, le Fast Read devient insipide, indigeste et rebutant. Plus encore, il engendre l'accoutumance à l'instinct de nourrir le corps et l'esprit sans goûter, ni penser. S'informer devient alors une corvée dont il faut se débarrasser tant elle dégoûte. Si les Big Mac sont bon marché et les feuilles de chou gratuites, ce n'est pas par hasard: le pouvoir a tout avantage à garder leurs populations dans l'ignorance de leurs secrets. Et si le temps nécessaire à avaler ces viles marchandises est réduit au minimum, c'est que l'intensification des rythmes de vie et de travail ne laisse plus de loisirs aux agapes, ni la lecture d'un texte aux rêveries bienfaisantes. Que les travailleurs prennent le temps de manger et de lire pendant leurs pauses, cela ne rapporte rien à ceux qui les exploitent.

Celui qui contrôle les médias contrôle les esprits.
– Jim Morrison

Pourtant, Robert Junod de conclure: «La Suisse romande est petite, mais une bonne partie de ses habitants aspirent sincèrement à sortir du cauchemar que notre planète traverse, comme si elle s'était engouffrée dans un de ces trous noirs que nous décrivent les astronomes5».

Alors, chers rédacteurs et lecteurs, tenons bon, et longue vie à l'essor !


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