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Octobre 2015 
La récréation est finie!
Auteur : Marc Gabriel

Le degré de civilisation d’un peuple, d’une nation, se mesure, comme celui de l’individu, à sa capacité d’hospitalité, d’empathie envers l’étranger, d’attention à l’autre. Ce n’est que sens de la responsabilité: le plus fort aide le plus faible.

Notre vieille société européenne se sent menacée. Est-ce une raison pour oublier que cette immigration n’est qu’une des conséquences des violences du passé? La Suisse, qui n’a pas eu de colonies, devrait jouer un rôle moteur dans la résolution des problèmes posés par ces flux migratoires – qui ne se sont jamais interrompus et ne s’interrompront pas. La Terre d’Henri Dunant devrait montrer l’exemple. Ne devrions-nous pas en profiter pour grandir un peu et passer de l’enfant gâté à l’adulte responsable?

C’est sans compter sur la nouvelle économie, le néolibéralisme qui, très loin du «libéralisme», s’enferme au contraire dans un enfer purement idéologique, instaurant partout des «normes», ce qui a pour effet de couper le monde en deux, ceux qui sont dans les normes, en gros l’Occident, et ceux qui n’y sont pas, en gros le Tiers Monde. La planète est devenue une vaste zone industrielle à profits indécents où les possédants achètent au plus petit prix possible les ressources des éternels dépossédés. Tant que régnera ce système, ne pas comprendre (ou faire semblant de) que de plus en plus de laissés pour compte aimeraient bien profiter un peu de cette richesse relève d’une pathologie ophtalmique: l’aveuglement.

L’altérité, le visage de l’autre, si chers à Emmanuel Levinas, sont les marques immarcescibles de ce qui fait de nous des êtres humains. Mais, c’est la peur de celui qui n’est pas comme nous, qui nous gouverne. Et puis, il y a une peur encore plus malfaisante; la peur d’avoir à partager nos privilèges. Pourtant, c’est une chance formidable pour nos pays vieillissants qui ont bien besoin de jeunesse et d’énergie. L’immigration ouvre l’esprit et donc les échanges culturels et économiques vers le monde. Le brassage des nations et des peuples constitue la seule porte de sortie vers une véritable paix planétaire. Pourquoi croyez-vous qu’ont été inventées les enceintes internationales – desquelles l’UDC veut à tout prix nous soustraire? C’est précisément pour ne pas s’étouffer dans le nationalisme qui ne débouche que sur l’enfermement. «On dit bien vrai qu’un honnête homme est un homme mêlé1.» Ne vouloir que commercer aux dépens des plus faibles, non seulement ne résout rien, mais encore augmente l’inégalité, l’envie et la haine.

Le monde, c’est un bateau norvégien rempli de réfugiés afghans en rade au large de l’Australie.
Marie Darrieussecq, L’Humanité

C’est ainsi que naissent les guerres. Toujours sanglantes et toujours inutiles. On peut y arriver. Avec encore un peu de pillage des matières premières de l’Afrique? Avec encore un peu plus d’exploitation éhontée de la main-d’œuvre des Tiers et Quarts mondes? Avec encore un peu plus de razzias des ressources naturelles de l’Amazonie? L’Occident doit comprendre qu’il ne peut pas rester assis sur son tas de fric, tout en continuant à exploiter, pour ne pas dire saccager le reste du monde, sans partager un peu.

Ce qui arrive aux Moyen et Proche-Orient; Syrie, Irak, Kurdistan(s), Afghanistan et Pakistan, est le résultat inévitable de la stupide guerre lancée en 2003 par l’administration Bush-Cheney. Comme ça ne suffisait pas, le chaos organisé en Libye par l’impéritie de quelques gouvernants occidentaux incultes a produit un afflux supplémentaire de misérables sur les côtes nord de la Méditerranée. Pourquoi est-ce aux pauvres gens, ceux-là mêmes que l’Occident a précipité dans la guerre et ses funestes conséquences, à payer ces invraisemblables bêtises. Pourquoi n’a-t-on pas encore fait de procès, au nom de l’humanité bafouée, à George Bush et à ses triste sbires, fauteurs de guerres imbéciles?

Réveillons-nous avant que ces déshérités ne s’en chargent. Pendant très longtemps, l’Occident n’a montré qu’arrogance et supériorité auto décrétée. Pire encore, il fait la leçon, persuadé qu’il demeure propriétaire de la liberté, de la démocratie et du bonheur consommatoire. Il ne s’agit pas ici de culpabiliser qui que ce soit, mais il faut bien constater que nous refusons aux «autres» ce que nous nous sommes accordés, à leurs dépens!

Nous avons la mémoire courte. J’entends certains dire que ces malheureux ne sont «que» des migrants économiques, et non des réfugiés, et qu’ils viennent chez nous «manger» nos prestations sociales alors qu’il fait bon vivre chez eux. Nous autres Suisses, avons très longtemps été des émigrés économiques et rien d’autre. Nous n’avions alors pas même l’excuse, qu’ils ont eux, de vivre dans des contrées dangereuses où la vie humaine ne vaut pas grand-chose. Nous avions «seulement» faim!

Une phrase de Léon Tolstoï
Au lieu des haines nationales qu'on nous inspire sous le couvert du patriotisme, il faut enseigner aux enfants l'horreur et le mépris de la carrière militaire, qui sert à diviser les hommes, il faut leur enseigner à considérer comme un signe de sauvagerie la division des hommes en Etats, la diversité des lois et des frontières; que massacrer des étrangers inconnus sans le moindre prétexte est le plus horrible des forfaits dont est capable l'homme tombé au dernier degré de la bête.

L’estimé fondateur de Terre des Hommes, Edmond Kaiser, a un jour écrit à un conseiller aux États romand en ces termes: «La faim (F.A.I.M.) ne justifie pas les moyens. Vous êtes un crétin cruel. À partir d’un certain degré de famine, le pillage est un droit. Je vous souhaite réfugié, je vous souhaite d’avoir faim.»


1. Montaigne, Essais – III, 9: De la vanité

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