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Avril 2014 
Arrêtons de trucider l’agriculture paysanne
Auteur : Paul Sautebin

Les sociétés humaines ont toujours pris soin de protéger leur production alimentaire parce que l’agriculture nourrit, assure la pérennité, permet les échanges, façonne le paysage et procure des rapports essentiels avec la nature. L’agriculture dépendante des aléas de la nature est différente de l‘économie industrielle. Pour cette raison, on a établi une concertation pour établir les prix et les modes de production. La politique néolibérale ouvre les marchés agricoles nationaux en supprimant ces marchés régulés, met en concurrence ouverte les producteurs à tous niveaux et tous horizons confondus. Rappelons que les marchés régulés de toutes les branches à l’échelle nationale étaient organisés en triangulaire entre l’Etat, le commerce et les producteurs organisés.

Cette régulation mettait la production agricole à l’abri des effets directs du marché capitaliste. Elle protégeait une diversification des productions végétales et animales en rapport avec les conditions naturelles des écosystèmes agricoles. Les exploitations, par leur grandeur, étaient mieux à même d’occuper la diversité du terrain avec la polyvalence des productions; elles permettaient des échanges et des cycles de matières internes à l’exploitation, occupaient une main-d’œuvre plus abondante, réduisaient l’impact sur la nature et alimentaient les marchés locaux.

C’est là les grandes lignes qui caractérisent l’agriculture paysanne, valorisant le «gratuit» provenant de la nature: fourrage, eau, fertilité, biodiversité, etc., en opposition avec la ferme industrialisée qui se caractérise par le déséquilibre de ses productions internes qui doivent être remplacées par des «intrants»: finance, chimique, génétique, vétérinaire, phytosanitaire, mécanique, énergétique, numérique, etc.

En Europe, 69% des exploitations possèdent moins de 5 hectares de terre; la moyenne française est de 52 ha, l’Allemagne 46 ha, la Suisse 19 ha. En comparaison des autres pays fortement industrialisés, l’agriculture suisse garde encore certaines caractéristiques de l’agriculture paysanne. Mais la libéralisation des marchés et la levée des protections douanières soumettent l’agriculture à une concurrence mortifère. Alors que nous ne sommes qu’au début du calendrier libéral, chaque année 1600 à 1800 exploitations disparaissent pour s’établir à 58’000 aujourd’hui. Chaque niche de production est explorée par les multinationales: les OGM ou la «vache à hublot» représentent la dynamique en cours. Pour le producteur, qui croule sous le travail, le recours à l’industrialisation est facilement sollicité. Pourtant, c’est essentiellement par là que s’enfuit la plus-value de son travail, c’est par là qu’il perd la multitude de ses savoir-faire, c’est par là qu’il recourt à un revenu externe pour amortir ses dettes, c’est par là que s’introduit la monotonie, le découragement et la rupture générationnelle. Pour le capital, l’agriculture est devenue un lieu de placement et de spéculation et lui permet de nouveaux transferts de richesse des campagnes vers les centres économiques, des pays du Sud vers les citadelles impérialistes.

Quel avenir pour l’agriculture helvétique?

Au regard des étables à plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de vaches, des champs de 50’000 ha de céréale, des incubateurs de 100’000 poussins, des porcheries à 50’000 porcs, quelle direction donner à l’agriculture suisse? En premier lieu, il est évident que le territoire ne suffirait pas à produire les besoins alimentaires de la population. Même avec l’agriculture la plus performante, la barre des 50 à 60% d’auto-approvisionnement restera de mise. Les autorités fédérales ont fait le choix d’intégrer l’agriculture dans le marché mondial. Elles se complaisent avec l’OMC et elles se préparent à l’ouverture du marché laitier européen.

La politique agricole 14-17 qui vient d’entrer en vigueur pour quatre ans prépare ce passage tout en donnant les coudées franches à la restructuration en cours, en déplafonnant les paiements directs au profit des grandes exploitations. La production céréalière alimentaire et fourragère qui couvre pourtant le 50% des besoins est condamnée par la réduction des paiements directs qu’elle vient de subir. L’aviculture, déjà intégrée dans la mondialisation, est un exemple flagrant des changements qui passent incognito: auto-suffisant à 50% en poulets et œufs, nous importons tous les poussins nécessaires à cette production soit des dizaines de millions annuellement (chaque Suisse consomme annuellement 13 poulets et 200 œufs, ce qui représente un parc d’environ 100 millions de gallinacés). Le lait rentre dans ce marché mondial par la grande porte des contradictions; nous exportons 48% (2012) du lait sous forme de fromage alors que nous importons de l’Argentine et du Brésil 400'000 tonnes de farine fourragère dont une grande part pour nos laitières! Le renoncement à ce produit d’exportation libérerait des milliers d’hectares de terre et réduirait les transports inutiles et polluants.

La position des organisations paysannes

L’Union Suisse des Paysans (USP), dirigée par un triumvirat des partis néolibéraux, ne cherche qu’à modifier l’ombre de cette politique fédérale, elle gesticule alors que ses liens avec l’agroéconomie sont patents; la grande majorité de ses structures sont gérées par d’autres personnes affiliées à leurs partis. Pourtant composé d’un tissu coopératif et associatif remarquable depuis le début du vingtième siècle, ce milieu agricole est à quelques exceptions près inféodé par le management.

Politiquement, l’USP va dans la même direction que le Conseil fédéral quand elle donne son feu vert à l’accord de libre-échange avec la Chine simplement parce qu’elle y trouve un débouché pour la poudre de lait. L’ouverture du marché laitier au marché européen – dit la ligne blanche – qui va certainement entraîner une douloureuse concurrence pour les producteurs suisses, semble laisser de marbre l’USP et même Uniterre qui a laissé tomber des assemblées de producteurs pourtant prometteuse sur ce thème. L’initiative populaire de l’USP «Pour la sécurité alimentaire» reflète cette adaptation à l’inexorable évolution. Son texte de loi reste dans les grandes généralités, sans dire quoi, comment et à quelles conditions pour les producteurs, la nature et l’économie rurale en général. Cette initiative, «posée sur l’écran TV» du «Temps Présent» consacré dernièrement au drame de l’agriculture, ne retiendra rien de sa chute! L’USP esquive l’œil du cyclone des technosciences libérales qui détruit les exploitations une par une, elle le considère comme un phénomène naturel et irrémédiable. Elle joue sur les mots et l’émotionnel de la paysannerie flonflon, elle caresse le citoyen tout en cachant au consommateur la qualité des produits alimentaires qui seront toujours plus affectés par les technosciences, Exemple: 50 tonnes d’antibiotiques sont importés pour l’agriculture suisse – qui ne sont pas utilisés pour les besoins des animaux mais pour pallier les effets du productivisme – 80% de nos vaches suisse sont taries avec des antibiotiques!

Ce projet de loi est aux antipodes de la souveraineté alimentaire dans le sens qu’il laisse la commande au capital sur l’agriculture, les producteurs qui y travaillent et la nature; il écarte la place de la raison et de la démocratie et fait fi des besoins alimentaires de la planète. L’avenir de l’agriculture dépend de la capacité du monde agricole avec l’appui de la société de déconnecter l’agriculture de l’OMC, de lutter contre les accords de libre-échange afin de sortir d’un cycle destructeur. Luttons pour une agriculture souveraine afin de préserver et défendre une paysannerie seule à même d’optimiser une agriculture durable, indemne de poisons, respectueuse des travailleurs et de la nature. Cette agriculture-là est porteuse d’avenir et de passion, en opposition à l’agro-industrie qui rejette et aliène des centaines de millions d’êtres humains.

Selon les estimations de plusieurs conseillers nationaux, l’agriculture suisse coûte annuellement 7 à 8 milliards aux caisses publiques. Un tel montant pour en fin de compte pouser l’agriculture existante vers l’abime! Ce constat mérite de poser une alternative: à quand une initiative populaire pour stopper l’hémorragie des exploitations, favoriser la polyculture et la diversité, pour des marchés régulés, pour favoriser les reprises par les jeunes, pour une extension de la production biologique, pour une primauté aux importations équitables et durables? Disons STOP aux clefs sous le paillasson! 7 ou 8 milliards, OUI! Mais pour une agriculture paysanne durable dans tous les sens du terme!

Paul Sautebin, paysan, La Ferrière

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