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Août 2013 
La mémoire en héritage
Auteur : Emilie Salamin-Amar

La Terre est un réservoir d'âmes et après nous, ce ne sera pas le déluge!  La transmission du savoir, des souvenirs, des rituels, des modes de vie sont indispensables à qui veut croître. L'histoire avec un grand «H», ne retient que ce qui paraît important aux historiens. Mais qu'en est-il de la vie de tout un chacun, des gens du peuple qui sont les acteurs et les témoins directs de notre passé? Que savons-nous de ceux qui ont vécu au siècle dernier? Pas grand-chose, sinon que quelques noms et faits de célébrités, d'hommes politiques et autres prix Nobel ainsi que certains évènements choisis, dits importants, historiques. Pourtant, la vie s'écrit au quotidien et non pas cinquante ans après que tous les témoins ont disparu. Ce sont des petits riens, des gestes de tous les jours qui marquent le temps, et ce, de manière indélébile. Le fait d'isoler les personnes âgées, de les parquer dans des endroits clos ne favorise pas du tout la transmission des récits de vie d'une génération à l'autre. La mémoire se perd, et la maladie d'Alzheimer ainsi que d'autres démences dégénératives font le reste.

Mais, en Suisse romande, la mémoire est conservée, un nouveau métier vient de voir le jour, on est en train de constituer les archives de la vie ordinaire. Toutes ces données vont faire revivre un proche passé, déjà oublié. Les «recueilleuses de vies» reçoivent une formation très poussée avant d'aller sur le terrain. Patiemment, elles écoutent nos aînés, prennent des notes, amassent toutes sortes de documents pouvant donner des indications, telles que des factures, des billets de cinéma, de concerts, de blanchisserie, permettant de chiffrer le coût de la vie à leur époque. Elles scannent des lettres d'amour, ce qui permet de réaliser combien le langage écrit s'est modifié au fil du temps, car un mot d'amour écrit en vers ne ressemble en rien à un message SMS. Toutes ces données sont traitées ensuite par des historiens. Des cinéastes prennent le relai ensuite. Des prises de son de la voix chevrotante des personnes âgées ainsi que des photos d'eux seront archivées. Avec la libre circulation des populations, les accents du terroir se sont envolés, modifiés, eux aussi. Ainsi, la mémoire va désormais se constituer comme un objet précieux dont l'étude devient en elle-même une fin suffisante, c'est-à-dire comme un véritable objet de connaissance, de science, un objet travaillé par différentes disciplines en construction telles que la psychologie, la psychiatrie, sans omettre la neurologie, bien entendu. Il va de soi qu'un être humain sans mémoire est un homme sans vie et qu'un peuple sans mémoire est, par conséquent, un peuple sans avenir.

Une mémoire, c'est une sorte de pont jeté entre le passé et l'avenir. La mémoire paysanne, par exemple, est riche de réflexions sur des problématiques actuelles, cela équivaut à se servir du passé pour parler d'aujourd'hui. Sinon, comment faire le lien entre l'un et l'autre si l'on supprime un maillon de la chaîne? Dans le monde de l'immédiateté, le monde d'aujourd'hui, la parole des anciens est précieuse. Ils nous font part de faits vécus, leur réflexion est nourrie de leur expérience. Autrefois, la tradition orale permettait une transmission des savoirs et des savoir-faire. Aujourd'hui, on oublie tout. Recueillir la mémoire de nos aînés devient donc un acte de citoyenneté que l'on ne peut en aucun cas concevoir comme un travail, mais comme un devoir fait avant tout pour les générations futures.

Peut-être qu'un jour prochain, nous aurons le loisir de voir des expositions de photos relatant la vie de ces témoins «anonymes» du passé. Ce sera alors, l'occasion de créer des débats et des réactions citoyennes et politiques intergénérationnelles. Le but de cet exercice n'est pas d'entretenir une mémoire nostalgique et passéiste, mais une mémoire de réflexion, pour éclairer le futur. Bientôt, il n'y aura plus de survivants de la Deuxième Guerre mondiale, de tous ces génocides qui sévissent sur tous les continents de notre planète. Qui conservera la mémoire de ces horribles guerres pour éviter qu'elles ne recommencent ici ou ailleurs? C'est le rôle des jeunes générations de perpétuer la mémoire afin qu'elle ne sombre pas dans l'oubli, c'est eux qui nous survivront. Alors… écoutons les récits de nos aînés, dialoguons avec eux, sortons-les de l'ombre, donnons-leur la parole. Ils sont les acteurs de notre passé.

Autrement dit, on pourrait imaginer que la mémoire navigue de l'un à l'autre en passager clandestin. S'il n'arrive pas à bon port, le passé n'a plus aucun avenir, ses traces auront été camouflées, son contenu détourné, falsifié et ses témoins bâillonnés. Ne laissons pas un monde proche de l'amnésie aux générations futures.

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