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Décembre 2011 
Les révolutions arabes et la problématique du pouvoir
Auteur : Pierre Lehmann

Les révolutions arabes et la problématique du pouvoir

Le pouvoir est un mauvais moyen pour gérer les sociétés humaines. Il ne se remet jamais en question mais cherche à consolider sa domination. Pour cela il dispose de moyens de contrainte: lois, règlements, police, armée, voire écoles. Plus la hiérarchie de pouvoir se développe et devient verticale, plus le pouvoir s'éloigne des citoyens et devient corrompu. Il finit souvent par se considérer comme propriétaire du pays, voire du peuple et ne peut guère être renversé que par une révolution.

C'est ce qu'ont illustré les révolutions arabes. Tant en Tunisie qu'en Egypte, en Libye et en Syrie, les dictateurs étaient coupés du peuple et ne s'en rendaient même pas compte. C'était aussi manifestement le cas pour Ceaucescu en Roumanie.

La plupart des hommes de pouvoir
deviennent des méchants.
Platon

Le sommet du pouvoir, le dictateur, vit sur son nuage, entouré de conseillers et de flatteurs, voire d'adorateurs, et succombe presque sans exception à la corruption du pouvoir sans même en être conscient. Pour Karl Hess, qui a vécu le pouvoir de l'intérieur, la plus grande corruption du pouvoir est «le malentendu tragique et universel de la part de celui qui détient le pouvoir de croire que celui-ci ne le corrompt pas» (Karl Hess: Petit traité du bonheur et de la résistance fiscale, Editions Xenia, 2009).

Les révolutions arabes ont renversé des dictateurs, mais ont-elles renversé la dictature? Elles l'ont sûrement affaiblie au moins pour un temps, mais qu'est-ce qui permet d'être sûr qu'elle ne reviendra pas? En Egypte où l'armée a pris le pouvoir, les citoyens continuent à se révolter, ce qui montre bien que l'opposition entre citoyens et pouvoir se poursuit.

C'est une expérience éternelle que tout homme
qui a du pouvoir est porté à en abuser.
Montesquieu

On peut d'ailleurs se demander si l'instauration de la démocratie suffit à éliminer les abus de pouvoir. Probablement pas (voir l'essor numéro 1 de 2011 sur les dérives totalitaires). Car il reste des présidents, des premiers-ministres ou des collèges exécutifs. Même s'ils sont censés être soumis à un parlement, leur pouvoir n'en reste pas moins réel et tend à s'amplifier avec le temps. On se souvient du président Charles de Gaulle en France et de la rubrique «La Cour» du Canard Enchaîné symbolisant l'obséquiosité des ministres et parlementaires à l'égard du grand Charles. Mais de Gaulle était un honnête homme qui voulait avant tout l'honneur et la gloire de son pays. Il s'est d'ailleurs plié à la volonté populaire et a quitté le pouvoir après avoir perdu un référendum. Mais ses successeurs n'ont pas la même stature et n'acceptent pas facilement de perdre devant le peuple. En cas de «non», on fait même revoter jusqu'à ce que «oui» s'ensuive.

Par ailleurs, le pouvoir de l'argent, donc des banques et des grandes compagnies multinationales, lesquelles contrôlent souvent le pouvoir politique, est aussi une forme de dictature. Un directeur peut décider de fermer une entreprise sous prétexte qu'elle n'est pas assez rentable et mettre des centaines de gens à la rue sans que le pouvoir politique intervienne, ce qu'il n'est d'ailleurs pas censé faire. On l'a vu récemment avec l'entreprise pharmaceutique Novartis qui, malgré d'énormes bénéfices, a décidé de fermer un site de production à Prangins. Les employés ont protesté et l'autorité politique leur a apporté un soutien verbal, mais le directeur de Novartis peut passer outre s'il le veut et rien ne permet de le contraindre à revoir sa décision. Si ce n'est pas de la dictature, ça y ressemble.

L'effort d'unir sagesse et pouvoir aboutit
rarement et seulement très brièvement.
Einstein

Il faut relever cependant que même les grandes compagnies n'ont pas toujours donné une priorité absolue au profit. Il s'agit d'un phénomène relativement récent. Au début de mon activité professionnelle, j'ai travaillé dans une grande entreprise suisse-allemande qui avait réussi à traverser la Deuxième Guerre mondiale sans licencier aucun employé et qui en était fière. Plus tard, j'ai travaillé pour une grande multinationale qui avait manifestement le souci de bien traiter ses ingénieurs. Au Japon, dans les années soixante, il était considéré comme honteux pour un directeur d'entreprise de licencier un employé.

Ce qui a tout changé, c'est ce qu'il est convenu d'appeler le néolibéralisme qui met le profit avant l'humain, la croissance économique avant la santé de la biosphère. Il y a là de quoi s'indigner. Et les manifestations d'indignés qui se propagent aujourd'hui et vont, espérons-le, s'amplifier malgré les répressions exercées par les pouvoirs, peuvent être perçues comme une révolution contre la mainmise de la finance sur le monde. Une suite en quelque sorte des révolutions arabes.

Je propose aux dirigeants politiques et aux responsables de l'économie de lire –ou de relire– l'ouvrage d'Yvan Illich intitulé La convivialité (Seuil, 1975).

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