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Février 2011 °
Les dérives totalitaires, lois et technique
Auteur : Pierre Lehmann

On entend généralement sous le nom de totalitarisme l'hégémonie d'une personne ou d'un groupe de personnes sur la société, la dictature étant sa forme la plus accomplie. Ce genre de régime a malheureusement existé et continue d'exister, le dictateur ayant quasiment le droit de vie et de mort sur les citoyens. Il y a eu Hitler, Staline, Salazar, Franco, Pinochet, Pol Pot et j'en passe. ça en fait beaucoup et ils ont marqué l'histoire.

Mais le totalitarisme se manifeste aussi dans les sociétés dites démocratiques. Il est en fait une conséquence presque inévitable du pouvoir institutionnalisé, de ses hiérarchies et de ses moyens de contrôle. Ceux-ci ont tendance à se développer et se diversifier grâce à un envahissement progressif de la technique dans la vie des citoyens.

La technique et les technocrates cherchent à rendre les citoyens totalement tributaires de services centralisés, au nom bien sûr de leur bien-être et de leur confort. Un bon exemple est la fourniture d'eau potable et la gestion des eaux usées. Ainsi la loi fédérale sur la protection des eaux stipule que les eaux usées doivent être introduites dans un réseau d'égouts et acheminées vers des stations d'épuration. Initialement cette loi ne souffrait pas d'exceptions et a donné lieu à bien des aberrations, des habitations isolées produisant peu d'eaux usées que l'on pouvait traiter sur place (fosse septique ou étanche, infiltration dans le sol qui est le meilleur épurateur connu), étant contraintes à grands frais de se raccorder au réseau d'égouts. Avec l'aide de Mme Bauer-Lagier, alors conseillère nationale, il a été possible d'introduire dans la loi une clause complémentaire qui autorisait des exceptions dans le cas où les quantités d'eau usée étaient faibles et les coûts de raccordement élevés. Mais les services cantonaux responsables ont très généralement ignoré studieusement cette clause car la protection des eaux était devenue prétexte à la pose de tuyaux, au bétonnage, à des techniques coûteuses d'épuration, activités économiques qu'il fallait soutenir à tout prix. A partir d'un certain stade de développement de cette énorme entreprise de captage et traitement d'eaux usées, on pouvait affirmer sans risque de se tromper que chaque franc investi dans la protection des eaux aboutissait à une pollution accrue (voir: P. Lehmann, L'obsession du raccordement, bulletin de l'ARPEA N° 204, avril 2000). Avec l'aide de la loi, on avait créé une chasse gardée pour des technocrates qui ne souffraient aucune intrusion dans leur domaine de compétence et forçaient le raccordement, même quand cela était manifestement absurde.

La loi avait donné lieu à une dérive totalitaire et cela est probablement inévitable avec tous les «supersystèmes technologiques» – terme introduit par Jurij Stscherbak suite à la catastrophe de Tchernobyl – qui échappent entièrement au contrôle de l'individu. Il n'y a pas que la protection des eaux. Il y a aussi la production et la distribution d'énergie, les transports et communications ainsi que l'entreprise médicale dont Illich disait déjà dans les années 70 qu'elle menaçait la santé. Dans ce dernier cas la dérive totalitaire est due à la LAMal qui a rendu l'assurance maladie obligatoire pour le plus grand bonheur des assureurs et des entreprises pharmaceutiques. Pourtant le libre choix des moyens de se soigner est un droit constitutionnel et fait partie des droits de l'homme. La LAMal représente incontestablement une dérive totalitaire. A telle enseigne que toute contestation est devenue impossible et que des citoyens ont quitté la Suisse pour lui échapper. L'Hebdo du 23 septembre 2004 titrait: «Caisses maladie: l'art de tondre les Suisses». Il est pour le moins étonnant qu'une loi, mal foutue en plus, puisse l'emporter sur un droit constitutionnel.

Le dernier avatar de l'envahissement technologique est l'utilisation généralisée d'Internet qui parachève «une progressive rupture de notre lien avec la nature lequel est remplacé par des relations virtuelles au moyen d'un instrument» (Jean-Michel Corajoud, Le Crétin des Alpes, novembre 2010). Il en résulte, selon Illich, que les gens deviennent impuissants et cessent d'être capables de se gouverner eux-mêmes mais aspirent à être dirigés, belle perspective pour les futurs dictateurs. Certains auteurs, comme Raymond Kurzweil, pensent que la technique permettra d'améliorer l'homme, alors que pour d'autres, comme Jaron Lanier, elle dégrade l'être humain en un instrument à entrer des données (Christian Bala, Freiheit fur Maschinen statt fur Menschen, Zeitpunkt 109, Sept/Okt 2010). Le cybertotalitarisme cherche à formater les gens selon sa logique propre et Alan Turing voulait développer une machine qu'on n'aurait pas pu distinguer d'une personne.

Pour éviter les dérives totalitaires il faut, me semble-t-il, apprendre à désobéir et suivre sa conscience plutôt que la loi lorsque celles-ci s'opposent. Certains l'ont fait. Karl Hess aux Etats-Unis a cessé de payer des impôts pour protester contre les actions du gouvernement américain. Janine Favre a refusé de payer des primes d'assurance maladie pour protester contre l'obligation de s'assurer. Dans les deux cas le gouvernement leur a rendu la vie difficile et refusé toute discussion, ce qui est le propre d'une dérive totalitaire. L'action de résistants est nécessaire pour redonner la priorité au bon sens et se réapproprier une liberté confisquée au profit d'un pouvoir asservi à l'économie.


Les lois ont été établies dans presque
tous les Etats par l'intérêt du législateur,
par le besoin du moment, par l'ignorance,
par la superstition: on les a faites à mesure,
au hasard.
Voltaire

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